Article

Culture locale et interculturalité : conjugaison de la tradition, de la modernité et de la postmodernité. Exemple de la tauromachie dans la région Imoron’Imania Madagascar


Dr Bruno Allain Solofomiarana Rapanoël, Chef de Département de Sociologie, Faculté D.E.G.S. Université d’Antananarivo.

Date de mise en ligne : 28 mars 2012

Résumé

Culture locale et interculturalité : conjugaison tradition – modernité – postmodernité ; l’exemple de la tauromachie dans la région Amoron’Imania, Madagascar.

Devant les changements opérés par le modernisme sur la tradition, comment négocier  d’une manière judicieuse l’intégration à la mondialisation qui est en train de s’installer ? La culture locale, en tant qu’élément éminemment social, permet de définir l’identité et de s’affirmer dans le dialogue des cultures actuel. Le zébu, un compagnon fidèle de l’homme dans la région d’Amoron’Imania, joue un rôle dans les diverses manifestations de la vie sociale : économique, rituel, ludique… Parmi son utilisation, nous avons relevé particulièrement le savika (tauromachie) qui est spécifique aux Betsileo et dont la renommée va au-delà des limites frontalières de la région. Cet article essaie d’apporter des suggestions quant aux dispositions à prendre pour réussir la rentrée de cet élément culturel dans le concert des nations.

Abstract

Local culture and interculturality: joining tradition – modernity - postmodernity, the example of savika1 in the area of Amoron’Imania

Facing the changes brought by modernism to tradition, how to negociate the integration to mondialization which is settling down? The local culture, being an eminent social element, permits to define one’s identity and to assert oneself in the dialogue of current cultures. Bulls, men’s faithful companions in the area of Amoron’Imania, play a role in the various courses of social life: economy, ritual, passtime …. Among its use, we choose particularly the savika, specific to Betsileo and whose renown goes beyond the borders of the region. This article attempts to bring suggestions as what measures to take to succeed the integration of this cultural element into the nations’ concert.

Riassunto

Ny kolontsain’ny faritra iray sy ny serasera amin’ny kolontsaina hafa: fampivadiana ny fombandrazana- “modernisme- postmodernisme” ohatra: ny savika any amin’ny faritra Amoron’Imania Madagasikara

Manoloana ireo fiovana entin’ny fandrosoana amin’ny fombandrazana, ahoana ny hidirana moramora anatin’ny fanatontoloana izay maka toerana amin’izao fotoana izao? Afahana mamaritra sy manamafy ny maha izy ny tena ny kolontsaina ananan’ny faritra iray, amin’ny maha singa sosialy azy rehefa mihaona ny kolontsaina maro tsy mitovy. Manana andraikitra amin’ny fiainam-piarahamonina: toekarena, fombafomba, fialamboly any amin’ny faritra Imoron’Imania ny omby, izay namana mahatoky ny olona. Ohatra nofidianay  manokana ny savika, anisany ampiasana azy, izay mampiavaka ny Betsileo, ary mihoatra io faritra io ny lazany. Miezaka mitondra sosokevitra hampahomby ny fidiran’io singa sosialy io anatin’ny fanatontoloana ity lahatsoratra ity.

Table des matières

Texte intégral

Le troisième millénaire est dominé par l’idéologie de la mondialisation qui oblige les différents pays à intégrer le village planétaire et son système d’échange dans les divers domaines de la vie (sociale, culturelle, économique, technologique). Madagascar, une île – continent de l’océan Indien, ne peut rester à l’écart duconcert des nations, toutefois il doit négocier avec prudence sa participation à ce grand projet mondial.

Il faut remarquer, selon l’historiographie la plus couramment adoptée, qu’entre la société traditionnelle particulièrement visible en milieu rural et la postmodernité caractérisée par la globalisation, se situe la modernité avec son idéologie, le scientisme, louant la civilisation technicienne et le progrès économique. Des questions viennent alors à l’esprit : le retard accusé à ce niveau ne permet-il pas d’augurer favorablement de l’avenir du pays ? Madagascar doit-il faire fi de ce qui se passe ailleurs ou au contraire va-t-il accepter les éléments exogènes pour réussir son développement ? Est-il obligé de sacrifier sa tradition à l’autel de cette nouvelle idéologie ?

Face à ce bouleversement difficilement maîtrisable faisant apparaître ces différents questionnements, nous allons nous intéresser à un élément du social, la culture. Juger la culture comme fondamentale à l’homme et déterminant le sens de son existence, la culture étant l’ensemble des normes et valeurs qui balisent les comportements individuels, reste une idée autour de laquelle convergent les différentes définitions sociologiques et anthropologiques à ce propos. De ce fait, la définition de la culture fait également appel à des fondements psycho-sociologiques puisqu’elle sert de régulation dans les relations interpersonnelles et les rapports sociaux. En fait, ces différentes approches sont indispensables pour l’appréhension objective de cet élément du social.

Nous allons considérer l’importance et la place de la culture dans la région Amoron’Imania à Madagascar. Comme la culture se manifeste par les mœurs, les arts, les métiers et les logiques économiques, les éléments culturels, de ce fait, comportent des spécificités et des variantes malgré les analogies. Elle se trouve aussi à la base de l’identité et de la diversité car elle est unique d’une nation à l’autre, d’une région à une autre et d’une communauté à l’autre. Dans cette logique, nous pensons qu’il serait intéressant de voir la conjugaison de la tradition et de la modernité dans le contexte actuel de postmodernité sur le plan culturel.

La raison qui nous a poussé à choisir ce thème se fonde sur la conviction que le développement dépend étroitement du modèle culturel, et, chaque pays, chaque région, a sa propre culture. C’est une dimension à ne pas occulter dans la dynamique actuelle de globalisation. Nous avons observé la région Amoron’Imania parce qu’elle est renommée particulièrement par ses diverses manifestations culturelles, et nous allons en relever une, le savika (lit. tauromachie) qui peut servir d’exemple sur la nécessité d’accommoder la tradition à la tendance mondialisante qui est en train de s’opérer.

Notre approche a été menée suivant les exigences académiques d’allier la théorie et la pratique en usant des techniques les plus souvent utilisées en sciences sociales (techniques documentaires et vivantes).

Pour le cheminement de nos idées, nous proposons le plan suivant :

- dans la première partie, nous présenterons le cadre général de l’observation, à savoir la présentation sommaire de l’état des lieux et de la pratique du savika.

- Puis, en adoptant une démarche diachronique, nous replacerons cette pratique culturelle dans le contexte moderne.

- Enfin, nous proposerons en guise d’approche prospective une synchronisation de la tradition et de la modernité dans la conjoncture postmoderne qui prévaut actuellement.

D’après le découpage administratif adopté actuellement (source ?), Amoron’Imania fait partie des 22 régions qui constituent Madagascar, et regroupe quatre districts dont Ambatofinandrahana à l’Ouest, Manandrina au Sud-Ouest, Fandriana au Nord-Est, et Ambositra au Centre. Elle est délimitée à l’Ouest par la région du Ménabe, au Sud par celle de la Haute Matsiatra, au Nord-Est par la région Atsinanana, au Sud-Est par Atsimo- Atsinanana, et au Nord par Vakinankaratra.

Cette région est, en majeure partie, habitée par des Betsileo. Sémantiquement ce terme est composé de deux mots : be qui signifie nombreux, et tsy leo, invincibles. Conformément à cette appellation, ce groupe humain a toujours misé sur une descendance nombreuse et actuellement, plus de 60% de la population ont moins de 18 ans (MINAGRI 2003). Pour ce qui est de l’occupation de l’espace par district, la population se concentre à Ambositra avec 78 habitants/km2, et représente les 37% de la population régionale. Il est suivi de près par Manandrina avec 74 habitants/km2. Fandriana est moyennement peuplé avec 62 habitants/km2, et, Ambatofinandrahana est le moins peuplé avec seulement une moyenne de 14 habitants/km2. (MINAGRI 2003)

Du point de vue historique, la première installation humaine n’est pas précise mais les différentes recherches2 convergent sur l’affirmation que cette région était occupée au début par des vazimba de l’Est et du Sud-Est, vers la moitié du XIIIè siècle. La deuxième vague a été caractérisée par la ruée des migrants venus d’Ambalavao, de Betafo, d’Antsirabe, des régions Tanala (quand ?, pourquoi ?). Elle coïncide avec la création des royaumes des Betsileo du Nord.

Concernant la place du zébu dans la tradition betsileo, les appréciations du R.P Dubois (1938) sont explicites : « le bœuf est l’ami de tous les jours, la gloire de la famille, la richesse de tous, l’instrument par excellence des grandes cérémonies de culte »3. Il  symbolise ainsi le sentiment, le matériel et le spirituel, des domaines importants de la vie sociale.

Du point de vue de l’élevage bovin, on recense le plus de têtes de bœufs dans les sous-préfectures d’Ambatofinandrahana et d’Ambositra. Dans cette région, actuellement, la pauvreté du pâturage naturel et la dégradation dûe à l’érosion et aux feux de brousse assurent mal l’alimentation du bétail. Toutefois, l’effectif total des bovins dans la région a augmenté, en effet, si en 1996 on a recensé 117 876 têtes, en 2001 ce chiffre est de 155 200 (MINAGRI 2003). D’une manière générale, c’est l’élevage semi-intensif qui prédomine car les animaux sont élevés pour leur aide aux travaux des champs (fumier, labour etc.), à la traction animale et à la production du lait.

Ce qui nous intéresse particulièrement dans cette région, c’est l’aspect culturel du zébu à travers le savika. C’est une activité qui associe en même temps des formes ludique et sportive, une opportunité pour les jeunes à faire exhibition de leur bravoure et de leur puissance. Le savika est très prisé par la population et c’est une occasion pour se rencontrer, se divertir, mais aussi pour consolider les liens sociaux. Cette pratique est encore observée lors des cérémonies rituelles comme le Famadihana (l’exhumation), la circoncision, la première coupe de cheveux..., bref dans différents évènements de la vie sociale. Traditionnellement, le savika est présent dans deux domaines importants du quotidien de la population.

Le premier est le secteur économique car il aide la population dans la production. C’est le cas, par exemple, du hosy ridana (piétinage des rizières) : on fait descendre une vingtaine de bœufs dans la rizière pour la piétiner, et par la même occasion, on s’adonne au savika. Cette pratique resserre les liens sociaux et entretient l’entraide, favorable au développement communautaire. Toutefois de par les temps qui se font durs, seuls les grands propriétaires terriens et de bovins sont à même d’organiser une telle manifestation actuellement.

Le second relève du culturel, lors des évènements familiaux, le savika sert à animer les festivités, et se présente ainsi comme un support de conservation de la tradition. A titre d’exemple, lors d’une circoncision, la pratique du savika exprime le souhait pour que le petit garçon devienne puissant, comme le bœuf. D’une manière générale, le jeu est organisé en plein air dans un espace large et draine la foule environnante selon l’esprit du fihavanana4 malgache.

Ces deux formes de savika montrent les valeurs culturelles et socio-économiques du zébu dans la région d’Amoron’Imania. Avec la rationalisation véhiculée par le scientisme, ce jeu s’est aussi réorganisé dans ce sens en adoptant la logique calculatrice, plus moderne, donc mieux gérée. La culture marchande a succédé à la tradition, l’argent a succédé au sentiment. Il nous paraît inutile d’entrer en polémique sur une telle problématique, même si elle mérite réflexion, mais de porter une appréciation futuriste positive qui pourrait renouer tradition et modernité dans une dynamique consensuelle.

Créée dans le but de mieux restructurer l’organisation de ce jeu, l’Association Savika Amoron’Imania a vu le jour en 1988 à Fahizay dans le district d’Ambositra. Au début, le jeu a été organisé lors des célébrations des fêtes des écoles catholiques à Imady, dans un  kianja vala (enclos), dans un quartier de Fahizay. Lors de cette même année, à l’occasion du volambe tohaka (fête de la lune et de la moisson), une autre festivité culturelle de la région remise au goût du jour/réinstaurée par le MinCult depuis XXX années, une autre aire de jeu a été ouverte à Andranonahary, dans la périphérie d’Ambositra. Ce n’était qu’en 1999 que le jeu a été organisé au centre ville d’Ambositra, et ceci lors des fêtes chrétiennes (Pâques, Pentecôte) au stade Saint Louis. Cette approche historique de l’organisation moderne nous montre que la culture locale a été utilisée par la religion chrétienne dans le but d’offrir un spectacle aux gens et de préserver l’identité suivant une logique syncrétique.

L’attrait de la population pour cette pratique n’a jamais été émoussé, ce qui a amené les responsables administratifs, par l’intermédiaire de la Maison du Tourisme, à collaborer avec l’Association pour l’organisation des manifestations, et particulièrement à l’aménagement d’un terrain de jeu, non loin de celui du collège Saint Louis. Cette volonté de laïcisation de cette pratique culturelle est un des traits de l’organisation moderne. En fait, ce projet rentre dans le cadre de la promotion du tourisme culturel de la région. Dans cette perspective, notons également la contribution d’autres entreprises privées par leur appui matériel à l’Association. Désormais, le savika est organisé dans un double objectif : localement pour distraire la population attachée à la tradition, et dans une échelle plus grande, à véhiculer le local dans un dialogue de culture.

Pour ce qui est du déroulement et des avantages matériels du jeu, nous avons observé la manifestation organisée lors des festivités pascales de 2007 par l’Association.

Malgré la volonté de modernisation du jeu, le processus rituel traditionnel est respecté dans son ensemble. Le jeu débute en fin de matinée par les discours habituels des différents responsables (autorité, organisateur, propriétaire de bétail). Puis vient ce que l’on appelle le fafa kianja (lit. balayage du terrain) qui consiste à envoyer dans l’arène les bêtes moins hostiles pour servir d’avant-goût au véritable spectacle. Après ces  débuts moins tumultueux, on arrive au Tsara vahiha. Ce terme désigne une race de bœufs aux  bosses aplaties mais robustes et très féroces. On les fait entrer dans l’arène et les toréros s’organisent pour les affronter suivant leurs expériences et leur connaissance des bêtes. Entretemps, dans les gradins, une pratique liée au modernisme est observée : la circulation de l’argent. En effet, les paris sont ouverts entre les spectateurs individuellement, et aussi avec les organisateurs pour les primes supplémentaires alloués aux vainqueurs, le tampitsaka. Avant les combats, selon le rite traditionnel, les femmes, de leurs places, mouillent l’aire de jeu pour limiter l’envol de poussière. Et les prestations des joueurs se succèdent jusqu’au coucher du soleil (le Betsileo ne s’attaque pas au zébu quand il fait noir par tradition). Les festivités se terminent par l’animation des artistes (chanteurs et danseurs), ceci dans le but d’apaiser les tensions émotionnelles vécues.

Concernant les avantages matériels, ils sont surtout d’ordre financier. Pour les commerçants riverains du terrain de jeu, c’est une occasion pour augmenter les recettes journalières vue la foule draînée par le savika. Des gargotiers ainsi que des petits marchands ponctuels y trouvent  aussi leurs comptes. Bref, localement, la population en tire profit pour servir d’appoint  au budget familial.

Toujours à propos des profits, notons que la manifestation attire aussi les populations des autres régions, voire même de la nation et des autres pays. Les touristes culturels s’en régalent et les hôtels et restaurants bénéficient de leur affluence.

A ce propos, grâce à des restructurations organisationnelles plus modernes dans le secteur du tourisme, parallèlement avec les qualités des produits artistiques zafimaniry (sculpture) qui ne cessent de s’améliorer, le nombre de touristes a connu une forte croissance : de 2.447 en 1992 pour les étrangers, on est arrivé à 10.000 en 1997 et de 7.518 pour les nationaux, on est parvenu à 17.614 en 1997.(MINAGRI 2003)

Pour les organisateurs, l’évènement est tout aussi profitable. L’association a dénombré 19430 spectateurs et a enregistré une recette nette de 219.170.000 Ar, y compris les bénéfices tirés des différentes marchandises.5 Le savika, de ce fait, est une activité porteuse sur le plan financier.

Enfin, pour les principaux acteurs, ils sont liés à l’Association par un contrat qui leur permet de percevoir un salaire mensuel, en plus des primes qu’ils touchent lors des combats (un dividende du tampisaka récolté). La pratique du savika permet aux joueurs d’exercer une activité rémunératrice non négligeable en dehors de leurs occupations quotidiennes. Toutefois, malgré les retombées positives de cette manifestation culturelle traditionnelle, d’autres effets négatifs sont aussi observables. Deux faits sont à relever particulièrement sur ce point.

Tout d’abord la consommation abusive d’alcool a provoqué des incidents lors de la manifestation. Certes, la coutume betsileo accorde une certaine importance au rhum local dans tout rituel culturel, mais ce n’est pas dans le but de créer des conflits entre les participants. Une sensibilisation pour la modération de sa prise est nécessaire pour ne pas porter  atteinte à l’esprit de solidarité qui doit primer sur l’atmosphère  festive.

Ensuite, l’arrivée massive de touristes a occasionné la prostitution des jeunes filles. Les « effets de démonstration » (demonstration effects), comme les définissent certains sociologues du développement (Boudon et Bourricaud, 2000), l’attrait du modernisme, ont mué le tourisme durable, culturel en tourisme sexuel. Des mesures doivent aussi être prises pour freiner, voir annihiler ce phénomène (besoin d’une note ici, sur les mesures récemment prises pour lutter contre le tourisme sexuel). Nous pensons que le savika, dans sa fonction d’animation culturelle, constitue un support communicationnel pour une campagne de sensibilisation contre le SIDA et son mode de contamination.

De par ces différentes observations, nous pouvons constater que la pratique du savika a subi des variations, tant sur le plan organisationnel que rituel, et le modernisme a laissé son empreinte dans cette transformation. La question qui pourrait se poser est de savoir si ce changement est profitable à la population dans le contexte actuel de mondialisation.

Le savika, comme toutes les autres formes de culture traditionnelle malgache, fait face actuellement à un basculement qu’il est essentiel de maîtriser, de négocier avec prudence. En effet, la postmodernité avec son idéologie de mondialisation tend à s’amplifier au point de couvrir tout le champ social. Dès lors, des questions peuvent venir à l’esprit : quelles mesures doit-on prendre pour affronter l’envahissement des cultures exogènes ? Comment dépasser les apories ou les faiblesses décelables dans nos cultures locales, et comment entrer en interaction, à notre avantage, avec les cultures étrangères ?

Le modernisme, comme nous avons pu en faire constat dans la pratique du savika, a dénaturé le sentiment qui a animé la population traditionnelle : l’argent a remplacé l’émotion collective, le fihavanana a cédé la place à des affrontements. Au niveau des normes de conduite, la femme malgache, en général pudique, s’est adonnée à des comportements pervers. Devant une telle situation, il nous faut procéder à une véritable reprise critique des valeurs fondamentales pour réussir le changement. Dans une perspective postmoderne, les idées de Maffesoli  peuvent nous éclairer, surtout sur ce qu’il appelle « la culture du sentiment ». Pour lui, il faut que « l’ambiance émotionnelle  prenne la place du raisonnement », ou que le « sentiment se substitue à la conviction » (1995a). Il indique par là le sens pour comprendre la mutation culturelle postmoderne qui substitue à la froideur de la rigueur moderne, la force vive du sentiment.

Pour appuyer ce point de vue, une des traditions sociologiques, l’individualisme méthodologique dont Weber (1965)  a jeté les bases fondamentales, admet l’importance du sentiment dans la compréhension du comportement humain. Parmi ces types idéaux, il y a lieu de relever dans ce sens l’action émotionnelle dictée par l’état de conscience du sujet. En fait la nature humaine est complexe et certains éléments la constituant sont difficiles à expliquer objectivement, seule la compréhension peut aider à mieux l’appréhender.

Il ne s’agit pas, pour effectuer le changement, de rejeter tout ce qui est modernisme. Le fait de se fédérer dans une association, par exemple, et d’adopter un système, ou une organisation, selon des principes scientifiques, n’est pas une mauvaise pratique. L’objectif est d’apporter un plus à ce savoir-faire, celui de ne pas négliger le côté humain affectif. Nous proposons donc, que en plus du pragmatisme moderne, scientifique, se greffe un sentimentalisme positif qui remettrait en surface les inclinations sociales jusque là inhibées, ou reléguées au second plan.

Pour ne pas nous verser dans des propos tendancieux s’inclinant vers une approche psychologiste, individualisante, nous pensons que la tradition sociologique se basant sur le paradigme holiste peut aussi servir pour expliquer la situation. La référence à la « conscience collective » de Durkheim (1988) peut constituer une source d’inspiration. En effet, le moment est opportun, dans le contexte actuel de malgachisation de l’enseignement, de réfléchir sur les normes et valeurs à inculquer aux jeunes générations, et, le savika présente un exemple de manifestation de solidarité : solidarité entre les joueurs lors des incidents malencontreux durant le jeu, solidarité avec la nature lors des travaux des champs (hosy ridana) traduction  puisqu’il s’agit aussi ici d’activité ludique, donc amicale entre l’homme et le zébu. Toute philosophie de l’éducation doit viser à entretenir cet élan collectif dans l’acquisition des compétences, voire de connaissances.

En fait, dans le cas présent, ces deux approches se rejoignent dans leurs objectifs de revivifier le sentiment d’appartenance au groupe, ses manières de penser, de sentir et d’agir pour reprendre les termes de Durkheim. Dans le contexte actuel de mondialisation, les idées de pluralisme culturel sont pertinentes pour revaloriser les héritages du passé pour reconstruire, ou plus exactement pour faire resurgir, l’identité régionale, ou nationale, sévèrement mise à l’épreuve par les vicissitudes de l’histoire. Pour ce faire, comment dépasser les apories, ou les faiblesses, décelables dans nos cultures locales et comment entrer en interaction, à notre avantage, avec les cultures étrangères ?

En guise de réponse, nous plaidoyons pour une culture ouverte. Dans ses frontières intérieures, les agents de la culture ont la lourde charge de promouvoir une pensée autocritique capable d’évaluer la distance entre leur héritage culturel et la position de leur propre groupe social. Dans ses frontières extérieures, ces mêmes agents ont à proposer à chaque citoyen des valeurs repères portables qui l’aident à accueillir les faits culturels étrangers en vue d’enrichir son patrimoine culturel et d’en enrayer les écueils. La mise en valeur de la tradition ne doit pas se manifester par une inhibition qui refuse l’extérieur. La rencontre des cultures nécessite une adaptation, une compréhension de part et d’autre, et coïncide avec la nouvelle vision du monde dénommée « dialogue des cultures ».

Il est vrai que le modernisme, d’une manière générale à Madagascar, par le biais de la colonisation, a laissé des stigmates difficiles à effacer. Parmi eux, notons l’attitude hâtive souvent utilisée de convertir la différence en infériorité et qui mérite d’être dépassée. En effet, il est encore vrai qu’aujourd’hui l’étranger perturbe l’organisation sociale. Aussi, nous faut-il désapprendre la peur de l’étranger qui a fragilisé les bases de notre culture, réduire l’amalgame étranger/dominant qui est encore poignant. Il nous faut continuer à approfondir ce qui nous spécifie des autres : redécouvrir, mieux connaître les composants de notre patrimoine passé et présent pour mieux comprendre les valeurs qu’elles recèlent, féconder une créativité revitalisée. Cette valorisation se traduira concrètement par la dynamisation d’un tourisme culturel et international. Elle couvrira des secteurs aussi porteurs que la musique, l’art, l’artisanat, la gastronomie, qui nous font puiser dans nos forces, dans notre patrimoine, au cœur même de notre identité la pluralité des expressions régionales qui est sans doute l’une de nos plus importantes richesses et constitue une manière de restituer à nos populations leur mémoire trop longtemps effilochée. Nous réinterprèterons nos traditions et valeurs pour en dégager les dimensions créatrices, alliant mémoire et projet.

Pour conclure, dans le contexte actuel de mondialisation, la meilleure  solution, pour les Malgaches, consiste à faciliter la socialisation de l’individu et la cohésion des communautés, car, la réussite de l’intégration sociale donne une base solide à ceux qui doivent côtoyer les cultures étrangères ou alloethniques. Les valeurs telles que le fihavanana, l’Aina (traduction ?), retrouvées dans la pratique du savika, doivent se constituer en substrat pour présider nos relations. Aujourd’hui, il importe que les jeunes générations ne soient pas conquises par des expressions de haine, de violence, elles doivent adopter des dispositions psychologiques plus ouvertes, s’inclinant vers l’amour, la paix, le respect d’autrui. Il nous appartient désormais de nous engager dans cet axe pour acquérir progressivement une certaine conscience métaculturelle, assurément plus créative, flexible et plus adaptable. Aussi nous faut-il réinstituer des repères qui nous aident à récupérer la mémoire pour projeter l’avenir afin que la capacité des potentiels virtuels de nos populations soit enfin une prospective permanente pour la libération dans l’imaginaire et le réel.



Bibliographie

Boiteau, P., 1958, Contribution à l’histoire de la nation malgache, Editions sociales, Paris.

Boudon R., 2003,  Y a-t-il encore une sociologie ? , Edition Odile Jacob.

Boudon R. et Bourricaud F., 2000,  Dictionnaire critique de la sociologie, Quadrige, PUF.

Deschamps H., 1960,  Histoire de Madagascar , Berger Levrault, Paris.

Dubois H.M., 1938, Monographie des Betsileo, Institut d’ethnologie, Paris.

Durkheim E.,1988. Les règles de la méthode sociologique,  Flammarion.

Maffesoli M., 1995a,  La transfiguration du politique, le livre de Poche.

Maffesoli M., 1995b, La contemplation du monde,  le livre de poche, 1995.

Ministère de l’Agriculture, de l’élevage et de la pêche, Juin 2003, Monographie de la région Amoron’Imania.

Rasamoelina H., 2007, Etat, communautés villageoises et banditisme rural, L’Harmattan.

Weber M., 1965, Essai sur la théorie de la science , Plon.

Notes de bas de page

1 Savika : kind of rodeo, but men try to take the bull by holding it.
2 Dubois- Rasamoelina- tradition orale
3 Dubois, cité par Rasamoelina dans Etat, communautés villageoises et banditisme rural , L’Harmattan, 2007.
4 Esprit de sociabilité  qui considère l’autre comme un parent même s’il ne l’est pas.
5 Association Savika Amoron’Imania Juillet  2007

Pour citer cet article

Bruno Allain Solofomiarana Rapanoël. «Culture locale et interculturalité : conjugaison de la tradition, de la modernité et de la postmodernité. Exemple de la tauromachie dans la région Imoron’Imania Madagascar». TALOHA, numéro 20, 28 mars 2012, http://www.taloha.info/document.php?id=1207.