Article

Perceptions du concept de gadra depuis le 19e siècle à Madagascar


Ignace Rakoto, Historien juriste, maître de conférences à l’ICMAA, Université d’Antananarivo, rakotoignace@wanadoo.mg.

Date de mise en ligne : 29 septembre 2005

Résumé

De nos jours, le mot malgache gadra désigne la sanction d'incarcération, mais aussi le lieu d'enfermement des prisonniers matérialisé par des murs élevés, des grilles de portail en fer, des dortoirs communs, le parloir, les cachots. A ce titre, il est synonyme de tranomaizina ou fonja (prison). Il en allait différemment dans le passé : en effet, au 19e siècle, le mot gadra ou gadralava désignait la mise aux fers, une peine corporelle considérée comme la plus dure après la peine de mort. Les vieux dictionnaires, les codes malgaches et la pratique pénitentiaire ont marqué une nette différenciation entre gadra (fers) et tranomaizina (prison), cette dernière étant perçue comme moins infamante. Le roi Andrianampoinimerina n'aimait pas beaucoup appliquer la peine des fers, contrairement aux juges sous le règne des trois dernières reines qui y recouraient plus souvent, alors que les impacts d'une telle mesure n'étaient pas évidents en terme de diminution de la criminalité.

L'administration coloniale française a jugé bon de supprimer la peine des fers gadra, pour la remplacer par l'incarcération, appelée aussi gadra, selon l'article 110 du décret du 9 mai 1909. Si aujourd'hui la République de Madagascar souhaite remplacer la peine de prison gadra par d'autres procédés, comme le laissait entendre le Chef de l'Etat à Iavoloha en janvier 2003 devant les magistrats réunis, et en cela, suivre la voie tracée par des pays avancés qui ont déjà fait de la rééducation sociale et morale du délinquant un impératif légal et qui font usage de plusieurs solutions de remplacement à l'enfermement, il ne faudra pas que le citoyen malgache cède face à l'éternel appel à la vengeance sociale réclamant des punitions sévères. Au contraire, il faut une réelle volonté de pardonner et de réinsérer socialement le coupable. Alors, on verra s'opérer une transformation du concept de "gadra-prison" par un nouveau concept, telle la réinsertion sociale ou la rééducation, désignée en malgache par le mot taiza

Abstract

Nowadays, the Malagasy word gadra means sanction and incarceration, as well as the place, surrounded by high walls, protected by iron grids, the common dormitories, the parlor and the prisons where prisoners are kept in. It is then synonymous of tranomaizina or fonja (jail). In the past, the situation was different : indeed in the 19th century, the word gadra or gadralava served to designate the stake to irons, the hardest punishment before the capital one. In old dictionaries, in the Malagasy codes and in the penitentiary practice, a differentiation exists between gadra (irons) and tranomaizina (jail), the later being conceived less horrible. Andrianampoinimerina, the King, did not really like to apply punishment with irons, contrary to the judges during the reign of the last three queens who often apply this punishment, even though the impacts of this measure were not obvious regarding criminality.

The French colonial administration suppresses the punishment with irons gadra, and replaces it with the incarceration, also named gadra, according to the 110th article in the decree of May 9, 1909. Today the Republic of Madagascar wishes to replace the punishment gadra with other processes, according to what the President said in Iavoloha in January 2003, during a meeting with all the magistrates, following this way what is applied in developed countries wheresocial and moral rehabilitation for delinquents are (imperative) a law and where other solutions are offered to replace confinement. It won't be necessary for Malagasy citizens to face the eternal call on the social vengeance and ask for stern punishments. On the contrary, we need a real will for forgiveness and reintegration of the guilty party in the society. Then, we shall see a transformation of the "gadra-jail" concept with a new one, a "social rehabilitation" or re-education, named taiza in Malagasy.

Table des matières

Texte intégral

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Devant les magistrats venant de toutes les provinces de Madagascar, réunis le 8 janvier 2003 au Palais d’Etat d’Iavoloha, le Président de la République a fait un discours rapporté intégralement par le quotidien L’Express de Madagascar, et dont voici un extrait : « Tsy ny fampidirana am-ponja (ho gadra) ihany no tokony ho vahaolana fa betsaka ireo karazan-tsazy azo hasolo azy, koa tsara ny Ministeran’ny Fitsarana raha mandalina ny amin’izany » (La peine de prison ne devrait pas être le seul moyen de répression pénale, il y a d’autres pénalités qui peuvent la remplacer. Il est bon que le Ministère de la Justice approfondisse la question).

La réaction du Chef de l’Etat peut s’expliquer comme étant celle de tout citoyen adulte qui peut avoir de sérieux doutes sur l’efficacité du système carcéral malgache au regard de l’objectif de reclassement social : par exemple, la promiscuité en prison s’avère non seulement génératrice de l’extension des maladies endémiques par contacts, mais encore propice à des apprentissages des plus fâcheux pour l’avenir de la sécurité du pays, au point de faire dire au directeur actuel de l’administration pénitentiaire et de l’éducation surveillée qu’il n’y aura jamais de paix dans notre pays tant que les prisons constituent des « prisons-universités » pour les délinquants qui s’y corrompent au lieu de s’amender et deviennent de multirécidivistes dangereux. De plus, connaissant les pays scandinaves et nordiques qui ont déjà fait de la rééducation sociale et morale du délinquant un impératif légal et qui font usage de plusieurs solutions de remplacement à l’incarcération, le Président malgache souhaiterait-il suivre la même voie ?

Fort d’une telle orientation officielle, il nous paraît judicieux d’examiner la question de gadra, en guise de contribution aux études menées au niveau ministériel, et peut-être même interministériel (au moment où nous achevons le présent article, le ministère de la Justice a organisé les 27-28 novembre 2003 à l’hôtel Panorama, Antananarivo, un forum sur le thème « la stratégie nationale de la modernisation de la Justice à Madagascar », une concertation nationale regroupant 160 représentants de la société civile, de l’église et de simples citoyens, en vue de restaurer la confiance de la population dans son système judiciaire et pénitentiaire, rapporte la presse de la capitale).

Comme il est de règle que pour mieux connaître un problème, il faut remonter à ses origines, nous allons étudier l’évolution du sens du mot gadra depuis le 19e siècle jusqu’à nos jours. Quand on parle d’évolution de la signification d’un mot, c’est généralement au sens où l’esprit humain transforme ses significations ou en crée de nouvelles. La transformation se fait tantôt par ajout au contenu déjà posé, tantôt par soustraction de certaines notes constitutives : c’est le cas du terme gadra, objet de notre étude.

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Gadra

Actuellement que désigne le terme gadra ? C’est la sanction d’incarcération, mais aussi le lieu d’enfermement matérialisé dans l’espace par des murs très élevés, des grilles de portail en fer, une aire commune, un édifice qui comporte les dortoirs communs, la chapelle, le parloir, le « trou », les cachots.

Quelques données relevées dans certains journaux de la capitale, et validées par la Direction de l’administration pénitentiaire et de l’éducation surveillée (D.A.P.E.S.) au Ministère de la Justice, à l’occasion d’un entretien que nous avons eu avec le directeur en personne en juin 2003, dessinent le contour réel du système pénitentiaire actuel : nos prisons sont totalement exiguës et vétustes, datant presque toutes de l’époque coloniale. Dans certaines d’entre elles, le nombre de détenus atteint le triple de la capacité d’accueil des lieux : il en est ainsi dans la Prison Centrale d’Antananarivo1, dans le quartier d’Antanimora, dont la capacité d’accueil est de 800 places alors que les occupants actuels sont au nombre de 2 500.

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Gadra, prison

L’existence en prison est ponctuée d’ennui, de violence, et de la loi du milieu, mais aussi parfois de solidarité. Une situation alarmante pour Madagascar : 65% des détenus sont des prévenus2, c’est-à-dire des individus incarcérés dans l’attente du jugement. C’est un taux de détention préventive des plus élevés, quand on sait que l’Afrique est à 43% d’après les indications d’un article du quotidien Madagascar Tribune à l’occasion de la signature, le 23 septembre 2003, d’une convention tripartite entre le Ministère de la Justice, le Catholic Relief Service et l’Aumônerie catholique des prisons marquant le démarrage officiel du « Projet pour la promotion et la défense des droits fondamentaux des prisonniers ». Aussi ne faut-il pas s’étonner des fréquentes évasions. L’infraction qui est souvent à l’origine des emprisonnements actuels est le vol, pour les hommes et plus encore pour les femmes.

La nourriture de base est le manioc, servi deux fois par jour dans la prison d’Antanimora Antananarivo. La carence en nourriture y aurait causé plusieurs décès quotidiens, avant l’intervention récente des œuvres sociales laïques ou religieuses. A la prison centrale d’Ambalatavoahangy Toamasina, la situation est encore plus grave : un kapoaka (contenu d’une boîte de lait concentré Nestlé, 250 ml) de manioc séché est servi à chaque détenu une fois toutes les vingt-quatre heures. En définitive, nous avons un régime pénitentiaire pourri qui dévore l’homme : le remède est pire que le mal ! La réaction mentionnée ci-dessus du Chef de l’Etat malgache viendrait-elle du constat de cette triste réalité ?

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La nourriture de base : le manioc

Aujourd’hui, on peut dire que sur tout le territoire de la République de Madagascar, les mots gadra, tranomaizina, fonja ont un sens identique, ce qui n’était pas le cas dans le passé. Comment expliquer cette évolution ? Quelle est la date exacte de la transformation ?  Pour répondre à ces deux questions, nous allons d’abord comparer les sens des trois termes ; ensuite nous déterminerons le concept de « gadra » au 19e siècle ; enfin nous tracerons son évolution ultérieure.

La comparaison se fera d’abord entre les principaux dictionnaires malgaches, puis entre le Droit traditionnel écrit et la pratique pénitentiaire.

Weber (1853)

Abinal & Malzac(1888)

Firaketana(1937-69)

Gadra 

fermeture, ferrure, fers. Gadrafohy : chaîne courte, les menottes. Gadra-lava : longue chaîne ou barre de fer qui tient plusieurs prisonniers à la fois…

Les fers des détenus, des galériens, les colliers des chiens, les chaînes pour amarrer les pirogues ou fermer les portes. Gadrafohy, fers courts mis aux pieds et si rapprochés qu’on peut à peine changer les pieds de place. Gadralàva , fers des condamnés ; les fers du cou et des pieds sont joints par des tringles, qui permettent de faire de longs pas ; les condamnés aux fers… Gadra kofèhy, corde qui tient lieu de fers pour les nobles. Gadran-tsàmbotra, fers mis aux mains et aux pieds des esclaves pour les empêcher de fuir.

…( traduction) Une entrave fabriquée avec du métal (fer ou cuivre). Gadra ombifohy, désigne les fers courts individualisés encerclant le cou, les deux mains et les deux pieds, reliés entre eux de façon à garder l’individu recroquevillé sur lui-même [cf. Weber, également Abinal et Malzac, ombifohy, s. action de lier fortement les criminels les pieds et les mains ensemble].

Gadralàva, se dit également gadra mitohy ou gadra lava mitohy (litt. chaînes longues continues). On utilise des cordelettes en tissus pour attacher les gens de groupe statutaire Andriamasinavalona et au-dessus.

Trano­maizina

 Le cachot, la chambre obscure

Prison

Firaketana arrêté à la lettre M.

Fonja

 Un bloc, une masse de fer ; un corps de réserve… Provinces : mamonja aomby, làkana, saisir, attraper un bœuf en lui jetant aux cornes une corde à nœud coulant, rattraper une pirogue avec une corde. Participe : fonjaina…que l’on saisit, retient ; dont on s’empare au moyen d’une corde, vòtsotra ny kaka, alà tady famonjana, aviombiòno, afonjào azy

 1. Fer brut, 2. corps de réserve, 3. la lourdeur, la pesanteur, 4. énorme caisse servant de prison préventive, la prison elle-même…Alatsaka ao amin’ny fonja : qu’on met en prison. Atao fonja : à mettre au corps de réserve…

 1. Tranomaizina : trano na fitoerana fitanana sy fambohana (prison)…2. vonga-metaly (bloc de métal)…3. antoko-miaramila atao an-tratra, fiandry taitra (corps de réserve, réserviste).

Que faut-il retenir de la confrontation des dictionnaires malgaches ?  

Le Droit écrit traditionnel marque une nette distinction entre gadra et tranomaizina. Le monument le plus important du Droit écrit traditionnel, à savoir le code des 305 articles promulgué en 1881, utilise le mot tranomaizina 150 fois, tandis que le mot gadralava ou gadra est cité 96 fois. Par contre, le mot fonja n’était pas officiellement adopté par le législateur malgache du 19e siècle, donc inconnu dans le texte de la loi.

Voici deux exemples de lois illustrant la différenciation notoire entre gadra et tranomaizina :

  1. Premier exemple : l’article 217 du code des 305 articles distingue, en cas de non versement d’une peine d’amende, deux types de contrainte par corps selon le rang social du défaillant : la prison, tranomaizina, est réservée aux Andriamasinavalona propriétaires de fiefs, alors que les fers, gadra, sont réservés aux gens du fokonolona (souvent des roturiers, parfois des Andriana de rang inférieur). La prison était ainsi perçue comme moins infamante que les fers.

  2. Deuxième exemple : en matière de traitement des condamnés, les articles 134, 135, 137 du même code séparent nettement : les gadralava (condamnés aux fers), les olona an-tranomaizina (condamnés en prison), les mpifatotra (gens garrottés), les olona ambenana ho tsaraina (gens gardés à vue en attendant de passer en jugement).

La pratique pénitentiaire confirme la distinction entre gadra et tranomaizina. Le registre d’écrou de la prison d’Avaradrova (sic), se trouvant aux Archives Nationales de Tsaralalàna, dans la série FF 123, années 1881-1895, nous donne de précieuses indications quant à l’utilisation exacte de chaque terme dans le milieu pénitencier :

Au 19e siècle, gadra ou gadralava est considéré comme la peine corporelle la plus dure, après la peine de mort : comme preuve de sa dureté, il suffit de dire que les fers étaient le châtiment du coupable dans le cas de circonstances atténuantes, au lieu de la mort.

Sous le règne d’Andrianampoinimerina (1787-1810), les juges ont paru assez discrets quant à sa mise en application. Une telle discrétion s’explique par la tendance de l’époque à recourir plutôt aux peines pécuniaires telles la confiscation des biens du coupable et l’amende, mesures incontestablement bien plus intéressantes pour les finances royales.

Entre 1881 et 1895, les registres d’écrou indiquent que plusieurs centaines de condamnés aux fers ont été gardés, à la suite de décisions des tribunaux. On y trouve les mentions suivantes : les noms des condamnés, l’année du début de ferrage et parfois l’année de la fin, la durée de la peine, le genre de délit commis, le statut social des condamnés, leur profession, les noms des agents qui ont conduit les condamnés et les noms de ceux qui les ont réceptionnés. Lorsque les condamnés sont libérés des fers, la mention « novahana » (déferré) est portée sur leur fiche, ainsi que le nom de l’autorité qui a donné l’ordre de déferrage.

Certaines personnes avaient le privilège de ne pouvoir jamais être condamnées à la peine des fers. C’étaient les  tsimatimanota et ceux qui avaient le privilège du levenambola :

Les tsimatimanota , « ceux qu’on ne prive pas de vie quoique coupables »,  constituaient comme une caste qui, en raison des services rendus au Souverain, jouissait du privilège de ne jamais subir la peine de mort ou la peine des fers, même lorsque le crime commis devrait être sanctionné par la peine de mort. Néanmoins, la qualité de tsimatimanota n’était pas prise en considération en cas de crime au préjudice des particuliers.

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LES FERS

Quant au levenambola, c’était un titre qu’on tenait, soit des ancêtres soit de soi-même, à la reconnaissance publique pour services rendus au Roi ou au pays, et qu’en cas de défaillance on pouvait rappeler pour obtenir une atténuation ou la remise complète de la peine encourue. C’était une sorte de droit à l’indulgence pour cause de dévouement à la communauté.

Il y avait deux sortes de fers : les gadrafohy , ou fers courts et individuels, et les gadralava, ou fers longs et collectifs, parce que les forçats enchaînés individuellement étaient réunis entre eux par une chaîne commune. C’est sous le Roi Radama 1er (1810-1828) que les longues chaînes de fer firent leur apparition, contre les soldats qui fuyaient leurs obligations, par exemple ceux qui esquivaient les exercices militaires d’une façon continue : on les mettait aux fers, enchaînés par groupes gadralava.

Les personnes chargées de fabriquer les fers dont on charge les condamnés étaient des forgerons royaux. Dans la capitale du royaume, Antananarivo, le lieu d’exercice des forgerons royaux se trouvait à Amparibe (emplacement actuel du Collège Saint Michel). On y fabriquait des chaînes, des clous, des balles de fusil, des boulets de canon et tous les objets en fer commandés par le Souverain (Tantara ny Andriana 1908 : 71).

A Fianarantsoa, capitale provinciale betsileo, l’espace réservé aux fabricants des fers se trouvait en face de l’entrée ouest de la vieille cité. Ces hommes étaient originaires de la région qui se trouvait en bordure de la forêt orientale, riche en fer. Installés dans la cité australe pour exercer le métier de forgerons étatiques, ils exécutaient tous les travaux commandés par le représentant royal, mais à défaut de commande étatique, pour vivre ils exécutaient les travaux des particuliers en fabriquant des bêches, des couteaux ou d’autres instruments en fer (Firaketana, entrée : Fianarantsoa).

Au début, les fers consistaient en une courte entrave rapprochant les deux pieds pour faire obstacle à la marche rapide ; les deux poignets étaient réunis de même en avant du corps, et une chaîne les reliait à l’entrave des pieds. Après Andrianampoinimerina, la pose a fait l’objet d’assouplissement : les mains furent laissées libres, mais un gros anneau de fer autour du cou était réuni aux anneaux des chevilles par une tringle unique jusqu’à hauteur des genoux et séparée à partir de ce point en deux branches, pour permettre les principaux mouvements du corps, tout en rendant la marche difficile.

La pose du gros anneau de fer au cou représentait une image d’atrocité : les opérateurs commençaient par coucher la tête du condamné sur l’enclume, puis posaient autour du cou une grosse tige métallique qu’ils rivaient à chaud pour enserrer le cou. Toutefois, à Fianarantsoa, les opérateurs opéraient à froid par l’utilisation d’écrou et d’une vis aux deux bouts de l’anneau.

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POSE DES FERS

Les condamnés aux fers étaient logés dans des maisons construites à cet effet par la population, et soumis à une surveillance continuelle par celle-ci. La mauvaise nourriture, le manque d’hygiène et le manque d’entretien de ces constructions spéciales vouaient la plupart de ces coupables à une mort rapide.

Vers la fin du 19e siècle, progressivement un embryon d’organisation pénitentiaire se mit en place, avec prise en charge par l’Etat de la surveillance et de la nourriture des détenus aux fers. Pour Antananarivo, des maisons spéciales se trouvaient à Andrainarivo et à Faliarivo. En pays betsileo, une maison spéciale avec tours de gardes servait à Ambositra de lieu de détention de quelques hautes autorités impliquées dans des complots contre le pouvoir en place : par exemple Ravoninahitriniarivo, ancien ministre des affaires étrangères ; Rajoelina, fils du Premier ministre Rainilaiarivony ; Dr Rajaonah, gendre du Premier ministre ; Ralaikizo, oncle par alliance de la reine Ranavalona III. Pour la province de Toamasina, une prison se trouvait à Soamandrakizay.

Les grands criminels (meurtre, vol en bande, récidive.) étaient envoyés à la prison d’Antsirabe, ou à celle de Mahasoa près de Toamasina, pour servir de main-d’œuvre pénale dans les champs de canne à sucre de la Reine.

Parmi les condamnés aux fers, les grands malades (c’est-à-dire ceux atteints de la lèpre et de la petite vérole) étaient remis provisoirement à leurs familles pour soins, sans que leurs chaînes aient été retirées. Par contre, on enlevait ses fers à la détenue enceinte si elle devait accoucher au sein de sa famille.

Si le but visé était d’assagir ou de traumatiser les gens par le spectacle de la peine exemplaire des fers, les impacts réels des sévices infligés allaient-ils dans ce sens ? Tout d’abord, les crimes et surtout les délits de vols proliféraient de plus belle, d’autant plus que le pouvoir central était affaibli par les harcèlements incessants des Français voulant instaurer le protectorat sur Madagascar, puis finalement la colonisation. Ensuite, les fers entraînaient la destruction totale du condamné et de sa famille : l’individu enchaîné finit généralement par mourir attaché à ses fers, ce qui est prouvé par la découverte dans des tombes anciennes de chaînes de fers à côté des ossements mortuaires, comme celles découvertes et conservées actuellement au Musée du Parc zoologique et botanique de Tsimbazaza ; et comme la confiscation générale des biens accompagnait toujours la peine des fers, la situation de la famille du condamné devenait désastreuse, puisqu’elle perdait son soutien et ses moyens d’existence, sans parler de l’opprobre public : des procès du 19e siècle révèlent plusieurs affaires dans lesquelles des descendants de père condamné sont déboutés par les juges dans leur tentative de demande d’héritage paternel, au motif que la faute de leur parent a entraîné la perte des biens familiaux, déjà «mangés » par le Souverain. Devant un tel tableau, dans quelle mesure pourrait-on parler d’effet positif de l’exemplarité de la peine ?

La transformation de gadra en synonyme de an-tranomaizina et de voa-fonja se fit progressivement au début de l’ère coloniale, consécutivement au changement du système judiciaire malgache traditionnel par l’administration française. La peine des fers gadra a été abrogée implicitement, tout au moins pour les peines prononcées par les juridictions françaises, par l’article 19 du décret du 9 juin 1896 « portant organisation de la justice à Madagascar et dépendances »3. En effet, ce décret dispose qu’en matière de simple police, de police correctionnelle et en matière criminelle, les tribunaux français ne pouvaient prononcer d’autres peines que celles établies par la loi française.

Le remplacement explicite de la peine des fers gadra par l’emprisonnement provient de l’article 110 du décret du 9 mai 19094. Il en est de même de la peine de confiscation des biens du coupable, supprimée par l’article 116 du même décret.

En guise de conclusion, si actuellement la République de Madagascar veut préconiser, pour ses condamnés un traitement autre que la seule prison selon le souhait formulé par le Chef de l’Etat, il faut une volonté de pardonner et de réintégrer le coupable, sinon s’agirait-il d’une simple réaction émotionnelle, voire des paroles d’hypocrisie ? De notre point de vue, il importe d’intégrer dans la législation actuelle l’idée de justice réparatrice, pour laquelle la sanction réinsère dans la société, au lieu de séparer et d’exclure par l’emprisonnement. Pour ce faire, chacun et chacune des hommes et femmes de la République de Madagascar doit répondre à la question suivante : ai-je la force nécessaire pour ne pas céder face à l’éternel appel à la vengeance sociale réclamant des  punitions des plus sévères, ce qui entraîne l’emprisonnement, pas toujours justifié, de milliers d’individus ?  Si la réponse est négative, c’est que la déclaration du Président de la République est une utopie irréalisable. Si la réponse est positive, il est certain que la société malgache fait collectivement un progrès considérable : elle dépasse la vengeance qui élimine, par la justice qui réintègre. Alors se fera une nouvelle transformation, un bond en avant allant du concept de gadra / prison, vers la réinsertion sociale ou, en terme psychologique, la rééducation / taiza, en malgache.

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Des bébés avec leurs mères en prison



Bibliographie

Archives

Archives Nationales de Tsaralalàna, Antananarivo : FF 122 : prison de Soamandrakizay, registre de contrôle des prisonniers, 1881-1890, 9 folios.

Archives Nationales de Tsaralalàna, Antananarivo : FF 123 : prison d’Avaradrova, registre d’écrou, 1881- 1895, 72 folios.

Archives Nationales de Tsaralalàna, Antananarivo : FF 124, prison d’Avaradrova, registre d’écrou, 1881-1895, 121 folios.

Archives Nationales de Tsaralalàna, Antananarivo : FF 125 relatifs aux tours de garde dans la prison d’Ambositra (1889-1892), devenu introuvable.

Dictionnaires

Abinal & Malzac : 1970. Dictionnaire malgache-français, Paris, éditions maritimes et d’outre-mer (1re ed. 1888).

 Ravelojaona et al. : 1937-69. Firaketana ny fiteny sy ny zavatra malagasy, avoakan’ny mpiadidy ny fiainana, sy ny namana maro eran’ny Nosy (dictionnaire encyclopédique malgache), Tananarive.

Webber J. (R.P.) : 1853. Dictionnaire malgache-français rédigé selon l’ordre des racines, par les missionnaires catholiques de Madagascar et adapté aux dialectes de toutes les provinces, Ile Bourbon, Etablissement malgache de Notre-Dame de la Ressource. 

Document audio-visuel

Rabakoliarifetra V. : 1992. Prison , film documentaire sur la prison d’Antanimora primé internationalement.

Ouvrages

Callet F. (R.P.) : 1981. Tantara ny Andriana eto Madagascar, documents historiques d’après les manuscrits malgaches, (1re ed. 1873) ; Antananarivo :  Imprimerie Nationale.

Guth J. M. : 1961. Les juridictions criminelles à Madagascar, Institut des Hautes Etudes de Tananarive, Paris : Cujas.

Thébault  E. P. : 1960. Code des 305 articles, texte malgache intégral avec traduction française, Institut des Hautes Etudes de Tananarive, Tananarive : Imprimerie Officielle.

Notes de bas de page

1 Un film documentaire sur la prison d’Antanimora a été réalisé en 1992 par Vero Rabakoliarifetra, réalisatrice à la Télévision Nationale Malagasy. Il a été primé internationalement, et reste d’actualité.
2 Chiffre annoncé publiquement par le Directeur de l'administration pénitentiaire lors d'un débat télévisé "Tahala" dirigé par le journaliste Johary Ravoajanahary.
3 Décret promulgué par arrêté du 19 juillet 1896, J.O.M. 1896,  p.166
4 Promulgué par arrêté du 8 septembre 1909, J.O.M. 11 septembre 1909, p.631.

Pour citer cet article

Ignace Rakoto. «Perceptions du concept de gadra depuis le 19e siècle à Madagascar». TALOHA, numéro 14-15, 29 septembre 2005, http://www.taloha.info/document.php?id=123.