TALOHA
Revue scientifique internationale des civilisations
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Numéro 21

Article

Le site Manisotra d’Ambohijoky(Sud de l’Imerina – Hautes Terres centrales de Madagascar) :Contribution à une étude archéologique militaire de son système de défense


Rakotondrabenja Adrien.

Date de mise en ligne : 16 octobre 2014

Résumé

Une recherche archéologique, menée sur le site d’Ambohijoky, un village de colline perché à 1509 m d'altitude et situé à 20 km au sud d'Antananarivo, sur les Hautes Terres Centrales de Madagascar, a permis de déterminer, grâce à  l'examen des vestiges d'objets et des restes d'aménagements, une vague de réoccupations humaines, in situ, depuis le 16è jusqu'au 19è siècle. Puis, l'étude a contribué à faire apprécier aussi, à travers une lecture à la fois géographique et "poliorcétique" du paysage autour du site, l'ingéniosité poussée et le savoir-faire guerrier de ses défenseurs manisotra, avec le creusement de fossés multidirectionnels et inextricables.

Abstract

An archaeological research, carried out on the hill of Ambohijoky, in the southern Imerina, in Central Highlands Madagascar, has allowed to determine, with an intensive survey on the vestiges of artefacts and constructions, waves of human settlements on the site from the 16th to the 19th century. Moreover, through a military archaeological approach, this study has contributed to appreciate the Manisotra warriors' advanced ingenuity and original know-how, with the digging of inextricable and numerous defensive trenches, which surround Ambohijoky village.


Table des matières

Texte intégral

Depuis l’aube des temps, la question de défense a souvent préoccupé l’homme. C’est pour cette raison que, par instinct de survie, les premiers hommes se sont mis à se regrouper, afin de mieux se défendre contre des animaux sauvages ou contre leurs propres semblables.

Ce furent alors l’apparition des anciennes cités lacustres néolithiques et l’aménagement des premiers sites fortifiés, comme ceux que l’on peut observer juchés sur les collines de l’Imerina sur les Hautes Terres Centrales de Madagascar, à partir des 13e et 14e siècles.

Parmi ces sites fortifiés de l’Imerina, nous présentons dans cet article celui d’Ambohijoky dans le Sud de l’Imerina, défendu par les Manisotra. Ce terme se réfère au nom d’un ancien groupe social guerrier malgache ayant habité le Sud de l’Imerina ancien, dont fait partie Ambohijoky (Domenichini & Ramiaramanana 1980 :1-6).

Nous essaierons de montrer comment les anciens Manisotra ont su profiter des avantages offerts par les différents compartiments de leur paysage d’habitat pour s’opposer à l’attaque armée du roi Andrianampoinimerina, roi de l’Imerina ancien entre 1787 et 1810 (Ralaimihoatra 1982 :111).

L’étude sera donc axée non seulement sur une lecture archéologique du site ici mentionné mais aussi sur une approche poliorcétique, c’est-à-dire relatif à l’art d’assiéger les villes.

A partir des 13e et 14e siècles, débute en Imerina ancien un climat d’insécurité constante, engendrée par les rivalités des chefs de diverses régions périphériques.

Plus tard, vers 1710, après le règne du souverain Andriamasinavalona, l’Imerina ancien traverse à nouveau une crise politique généralisée, cette fois-ci résultant du partage du pouvoir royal entre ses quatre fils, dont Andriatsimitoviaminandriandrazaka (l’aîné), Andrianjakanavalomandimby, Andriatomponimerina et Andrianavalonimerina (Annexe 1).

Un désordre ayant contribué à la formation de quatre nouveaux royaumes : Ambohimanga, Antananarivo, Ambohidrabiby et Ambohidratrimo, s’ensuivit (Fig. 1) (Ralaimihoatra 1982 :101-102).

Image1Fig. 1 : Les quatre royaumes et localisation d’Ambohijoky

Au moment de cet éclatement de l’Imerina ancien en quatre royautés, les Manisotra, des anciens esclaves devenus affranchis (Rakoto 1976 :125-137), se sont enhardis pour tenir tête au roi Andrianampoinimerina d’Ambohimanga en voulant recueillir à Analamasina (ou Ambohijoky), là où ils étaient installés, des princes ou des seigneurs rebelles voire des gens ayant rompu des liens avec leur famille.

Ainsi, se déclencha vers le début du 19e siècle (1804-1806) une guerre intense entre le roi Andrianampoinimerina et les Manisotra (Délivré 1967: 215-216).

Situé à environ 20 km de la route menant d’Antananarivo vers le Moyen-Ouest (Route Nationale n°1), sur un terrain secondaire, en prenant la bifurcation à gauche, à partir d’Anosizato, le site d’Ambohijoky est facilement repérable sur la carte F.T.M. (Foibentaosarintanin’i Madagasikara/Institut National de Géodésie et Cartographie), soit à l’échelle au 1/50.000e, soit à celle au 1/100.000e, P.47 sud Andramasina, au point côté 1509 m. Pour le plan de repérage national (projection Laborde), ses coordonnées sont de X = 508,00 et Y = 781,35.

Administrativement, le site d’Ambohijoky fait partie du Fivondronana (district) d’Antananarivo Atsimondrano, du Firaisana (arrondissement) d’Antanetikely et du Fokontany (sous-arrondissement) d’Antaboaka.

Le site d’Ambohijoky émerge au milieu d’un moutonnement de collines d’origine granito-gneissique et à relief assez élevé (1509 m) pour le paysage environnant. Au sud-est, un petit col le sépare de la colline de Manazary et sert à relier Antanetikely vers l’est et le village de Fanamiana vers le sud.

Du côté nord-est et nord-ouest, Ambohijoky domine l’immensité des rizières de Morarano et d’Antakiaka, avec en face la colline d’Ambatomalaza. Dans les directions du sud et de l’ouest, les flancs abrupts du site dominent vallées et rizières, que la rivière Andromba traverse paresseusement en méandre, du sud-est vers l’ouest (Fig. 4). L’Andromba, seul cours d’eau coulant à proximité du site, est alimenté partiellement par quelques sources à flanc de collines surtout pendant les saisons des pluies.

Image2Fig. 4 : Composantes défensives du site d’Ambohijoky

Le sol est caractérisé par une couleur grisâtre sur la partie sommitale au centre du site. En d’autres endroits, vers le sud du site, le sol est pauvre, avec des horizons humifères minces, qui demeurent cultivables mais peu fertiles.

De loin, le site offre un aspect généralement dénudé. Toutefois, une végétation à dominante herbeuse ainsi qu’une formation arbustive très compacte, composée essentiellement de buissons et d’épineux, y règnent, à l’exception de quelques îlots d’eucalyptus comblant des fossés d’érosion lavaka. Ce sont des graminées du type Aristida multicaulis, dont le seul intérêt serait de pouvoir fixer les versants dénudés menacés par l’érosion, au même titre que les fougères ampanga Ptéridium aquilinum et les broussailles anjavidy Ericacées. Par ailleurs, foisonnent, au niveau du sommet du site, les aloès vahona ainsi que les ronces borona Tetradenia fruticolosa, puis les rambiazina Helychigsum.

Semblable à un "boomerang", qui s’incurve dans un arc nord-ouest et sud-ouest, le site d’Ambohijoky se présente sous la forme d’un massif montagneux à deux ensembles, dont l’un a une orientation est-ouest et l’autre suit un axe sud-est/nord-ouest (Fig. 4).

D’une manière générale, Ambohijoky offre un système défensif enserré par des fossés sur les trois côtés est, nord et ouest, et renforcé sur le quatrième côté sud par des remparts de roches difficilement abordables.

Le premier ensemble, compris dans le compartiment sud du site, est une échine montagneuse, elle-même constituée de deux composantes d’orientation différente :

  • · La première composante, d’axe est-ouest, est un site rocailleux, d’aspect ovale (Mille 1970 : 58, plan n°3). Vue de profil, elle présente, dans sa partie sud, une disposition morphologique inclinée de roches granitiques, presque en plaque, de façon à montrer une sorte d’esplanade, idéale pour une observation lointaine. D’une superficie d’environ 2 ha, elle est entourée au sud-est et à l’est, par quatre (04) fossés successifs, larges de 4 à 5 m environ et profonds de 2 à 3 m. Certains ont été largement remblayés et occupés parfois par des cultures vivrières. Sur ses côtés ouest, cette première composante est protégée par trois (03) fossés assez profonds, mesurant 5 à 6 m environ avec une largeur variant de 4 à 5 m.

  • · La deuxième composante est tournée du côté sud-est et nord-ouest. Elle est aplatie en son centre, mais demeure beaucoup plus élevée dans sa partie nord-ouest. En fait, elle domine le paysage nord du site par une monticule rocheuse envahie par un chaos d’immenses "boules" granitiques (Fig. 5). Dans les régions granitiques, les "boules" correspondent à la formation de blocs aux formes arrondies suite à l’érosion. La 2e composante du site est aussi ceinturée par des rangées de fossés circulaires d’environ 4 à 5 m de largeur du côté nord et nord-ouest et dont la profondeur varie entre 3 à 6 m, suivant la pente.

Image3Fig. 5 : Les boules granitiques servaient à scruter l’arrivée ennemie

Le second ensemble défensif du site

Le second ensemble commence juste à quelques mètres de dénivellation, un peu plus bas du promontoire de "boules" cité ci-dessus. D’orientation sud-est/nord-ouest, il se présente sous la forme d’une colline basse, allongée, de moyenne altitude et vaste, mesurant huit (08) hectares, d’où se dégagent des affleurements rocheux.

Cet ensemble est formé en majeure partie de roches argilo-ferralitiques et ses versants présentent, dans ses parties basses, des grands fossés ou des lavaka, qui s’accentuent beaucoup plus sur les flancs est que sur ceux de l’ouest. Dans ce second ensemble, les lavaka s’élargissent très vite qu’il est finalement difficile de les distinguer des vrais fossés défensifs.

A partir des photos aériennes d’Ambohijoky, le 1er fossé de ce second ensemble se trouve à une distance d’environ 150 m des derniers fossés de la 2e composante du 1er ensemble du site. Il est ainsi permis de remarquer une certaine continuité dans le schéma défensif de la colline d’Ambohijoky.

Le 1er fossé de ce second ensemble a un profil rectiligne et se prolonge, en contre bas, vers l’ouest, pour former un gros drain vavaniso. L’extrémité droite en est flanquée d’un petit site rectangulaire à un fossé effilé, d’axe nord-sud.

Le second ensemble est également formé d’un système complexe de sites défensifs, de type mixte (Mille 1970). Ceux-ci ont été bâtis presque côte à côte sur toute la longueur de la colline et se communiquent par des fossés multiples.

Suivant la direction Sud-Nord, on reconnaît d’abord, un site quasi circulaire traversé diamétralement par un long sentier d’axe sud-est/nord-ouest. Appelé jadis Fitavanana, litt. lieu-de-tri, ce dernier possède un diamètre mesurant environ 150 m et comporte, au total, 03 principaux fossés larges de 3 m à 25 m et profonds de 4 à 5 m.

Au niveau du site de Fitavanana, le premier fossé périphérique extérieur est distant de 4 m du second, tandis que ce dernier en est éloigné de 8 m par rapport au troisième fossé. Un pont de terre, d’environ 4.40 m de large, traverse ces fossés un à un, suivant l’axe général d’orientation de ce second ensemble du site d’Ambohijoky.

Enfin, ce second ensemble est échancré au nord, juste avant la descente du versant allant vers le village d’Ambatomitsangana, par un long fossé, de profil rectiligne, faisant environ 4 à 5 m de large et atteignant dans ses parties le plus basses, sur les versants, une profondeur de 5 à 6 m. Cette grande fissure défensive est renforcée, dans ses parties hautes, par des murettes en pierre (Fig. 7), qui couvrent l’horizon supérieur de ses parois faisant face à l’extérieur.

Image4Fig. 7 : Murette du fossé limitrophe du 2e ensemble du site

Image5Fig. 8: Fossé limitrophe du 2e ensemble

Accès du site

Deux chemins d’accès : soit du côté sud-est, au niveau du 1er ensemble, soit du côté nord-ouest, au niveau du 2nd ensemble, permettent de parvenir à la partie centrale, anciennement habitée d’Ambohijoky. Dans le secteur sud-est, l’accès habituel commence par le bas, depuis le site d’Ambohitrinimamy. Le secteur nord-ouest, par contre, demande plus de temps car il faut passer plusieurs étapes avant d’arriver au centre du site. Au niveau du village d’Antongombato, une pente raide, carrossable jusqu’à l’entrée nord-ouest du site, est d’abord à gravir. Cette dernière matérialisée par un pont de terre mesurant environ 4.40 m transversal forme la défense passive du site. Après ce pont, l’accès vers le quartier général se resserre et devient un sentier, uniquement praticable en moto cross. Ce sentier s’oriente vers le sud et passe encore par deux autres ponts de terre : le premier au niveau du site de Fitavanana et le second, au pied du promontoire rocheux du premier ensemble, avant d’atteindre une sorte de passage en chicane menant vers le sommet dudit promontoire.

Ambohijoky a été désigné par le roi Andrianampoinimerina comme une colline sacrée destinée à être la demeure de Rafotsirabodo, une de ses concubines officielles.

L’emplacement de l’ancienne habitation, que nous supposons être celle de Rafotsirabodo, se trouve dans la partie sud (de la 2e composante) du 1er ensemble du site, à quelques mètres d’un aviavy Ficus. De style labordien, sa tombe en brique avec une architecture de portes latérales en "plein cintre", se dresse majestueusement à une distance d’environ 20 m face à cette ancienne demeure. Surmonté d’un tranomanara, une petite construction surmontant les tombes royales ou nobiliaires, le monument funéraire mesure 8.25 m de long sur 7 m de large.

A deux cent mètres de cette zone "résidentielle", quelques pans de murs écroulés appartenant à d’anciennes maisons en pisé s’observent vers la partie sud constituant le premier ensemble du site. Vers le côté sud-est, un peu plus en avant de ces murs en ruines, se remarquent des tumuli de pierre. Ce sont des tombes manisotra, érigées au-dessus des plats sommitaux de deux affleurements rocheux de granite.

Enfin, toujours dans le cadre du premier ensemble, des ruines de maisons en pisé envahies par les ronces, subsistent dans la partie nord-ouest. Des trous de silos à riz, parfois à l’état de comblement avancé, s’entrevoient au milieu de ces ronces. Un temple protestant d’origine L.M.S. (London Missionary Society), devenu aujourd’hui le temple protestant réformé F.J.K.M. (Fiangonan’i Jesoa Kristy eto Madagasikara/Eglise de Jésus-Christ à Madagascar), a été construit dans ce secteur depuis 1874.

Le second ensemble du site a été aussi animé dans le passé que le premier. Les traces des anciennes terrasses de cultures ainsi que la présence de nombreux tessons en terre cuite en sont les témoins. Au niveau du site de Fitavanana, a été observée, sur l’une de ses parois extérieures ouest, une anfractuosité pratiquée dans l’horizon argileux. Elle a dû servir de "boyau de sécurité" (une communication enterrée reliant les positions de combat entre elles et vers les arrières), ou de fuite pour les anciens occupants du site.

Quelques sites peuvent être aperçus tant autour qu’en contrebas des flancs du site d’Ambohijoky : au sud-est, au sud et au sud-ouest. Ce sont, pour la plupart, des sites simples à un fossé, souvent circulaires.

Au sud-est, le site d’Antaninandro, d’un contour assez grand, est caractérisé par une forme en lasso ou encore en lettre minuscule grecque rho renversée (cf. Fig. 4). Il mesure 103 m de diamètre environ, avec un fossé de 3.20 m de large et 4 m de profondeur. Antaninandro se prolonge, en contrebas, vers l’axe est-ouest, pour former un drain constitué d’un fossé à profil rectiligne, de plus de 4 m de profondeur.

Concernant les sites aménagés à l’extérieur d’Ambohijoky, Manazary, situé à quelques centaines de mètres au sud-est, en est séparé par un col. La présence de nombreux tumuli en pierre atteste que ce site a été également un habitat manisotra. En fait, ces tumuli, nombreux autour d’Ambohijoky, constituent le type essentiel d’architecture funéraire. Des Manisotra giseraient sous ces tumuli. Mais, ces sépultures d’allure rustique pourraient servir aussi, tout comme les pierres levées vatolahy à perpétuer le souvenir des Manisotra morts bravement au combat.

L’objet principal de notre étude a concerné les systèmes défensifs du site d’Ambohijoky avec les aménagements y apportés par ses occupants. Toutefois, nous avons noté la présence de nombreux objets en céramique ou en pierre ainsi que des ossements d’animaux. Nos collectes, uniquement de surface, ont eu lieu aussi bien au niveau du premier qu’à celui du second ensemble du site.

Près des substructures des anciennes maisons en pisé, au sud-est du site, quelques ossements longs d’animaux (Fig. 9) ont été relevés. La présence d’un parc à bœufs à proximité peut expliquer l’origine de ces vestiges.

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Fig. 9 : Fragment d’un os long d’animal (vue de face)

Par ailleurs, des tessons de marmites épais de 2 à 3 mm (Fig. 10a et 10b), très remarquables par la noirceur des fragments de leur panse ont été découverts non loin du temple protestant. Leur paroi est en majeure partie non graphitée, dépourvue de motifs de décoration.

Image7

Fig. 10 : Vestiges de céramique

Ensuite, à côté de Fitavanana, dans le second ensemble du site d’Ambohijoky, abondent des pieds semi-cylindriques de marmites en céramique (Fig. 10c). Par ailleurs, des restes fracassés de mortiers en pierre ont été trouvés dans l’un des fossés enserrant la partie nord du premier ensemble, juste en bas de l’une des boules granitiques la plus élevée.

Chronologiquement, la couleur rouge brunâtre et gris clair, le dégraissant en sable grossier des céramiques archéologiques de surface suggèrent une occupation remontant au 14e et au début du 15e siècle. En effet, parallèlement à l’étude typologique des sites fortifiés des Hautes Terres centrales élaborée par Mille (1970), Wright (1979) a également établi une chronologie céramique pour essayer de déterminer la datation de certains sites de l’Imerina Central. A la suite de ses fouilles, une date antérieure au 15e siècle a été attribuée par Mille aux plus anciens sites, qui occupent les sommets des collines et sont entourés de fossés peu profonds. C’est le cas du site d’Ankatso, déjà peuplé par les proto-malgaches Vazimba dès le 14e et le 15e siècle. Wright a proposé et conclu, après analyse des céramiques collectées sur certains sites, tels à Ankatso et à Fiekena (tous non loin d’Antananarivo), que les plus anciennes des poteries malgaches ont été en majorité cuites à l’air libre, dans une atmosphère oxydante (Wright 1979 :7-27) et à une température entre 900° et 600°C. Ce mode de cuisson leur a donné des couleurs claires. La pâte des récipients est poreuse et a utilisé un dégraissant de sable grossier. Ces caractéristiques ont été observées sur les tessons de céramique d’Ambohijoky. Le site est donc plus ancien qu’il ne paraît.

A partir de l’étude menée sur le site d’Ambohijoky, certains points relatifs à l’attaque et à la défense de ce bastion de résistance militaire méritent d’être dégagés. En effet, tenir un endroit élevé présente à la fois des inconvénients et des avantages.

A Ambohijoky, le concours du paysage naturel ainsi qu’un esprit hautement solidaire de défense ont eu raison pour longtemps des attaques incessantes du roi Andrianampoinimerina. Ce dernier a eu ainsi à faire face à :

Il ressort de l’observation attentive de la photo aérienne (cliché 739 - Fig. 6) montrant l’espace occupé par le second ensemble du site d’Ambohijoky, que les limites sud-est et nord-ouest sont marquées par des lignes rectilignes de fossés qui le traversent, de part en part, quasi en perpendiculaire.

Ce tracé droit des fossés constitue des frontières artificielles, pouvant couper court à toute "progression frontale" ennemie. Ces fossés jouaient à peu près le même rôle qu’ont assumé jadis les "limes" romains, sous le Haut Empire (au 2e siècle après J.C), pour contenir la horde des Barbares (Huns, Goths, Francs…).

En effet, au lieu de poster en permanence des sentinelles de guet au niveau de ces fossés, les combattants Manisotra ont fait en sorte que ces derniers veillent, à leur place, sur le site et servent à stopper momentanément toute avance ennemie.

Pendant que les envahisseurs éventuels se perdaient encore derrière les fossés rectilignes, les Manisotra auraient eu le temps de réorganiser leurs forces, pour une contre-attaque.

Les fossés entre le site de Fitavanana et celui d’Ambohitrinibe (dans le second ensemble du site d’Ambohijoky) s’entrecroisent tellement qu’ils auraient induit en erreur, comme dans un labyrinthe, les éventuels assaillants. Ce dispositif peut mener sur une fausse piste.

 La photo aérienne (cliché 739 - Fig. 6) montre des fossés se coupant avec un fossé transversal, à tracé rectiligne et à orientation sud-est/nord-ouest, entre les sites de Fitavanana et d’Ambohitrinibe, d’une part, et avec les fossés périphériques de ces derniers, de l’autre.

Les habitants des anciens sites des Hautes Terres élisaient souvent domicile au sommet de rochers inabordables de trois (03) côtés et ils fermaient le quatrième et dernier côté par des fossés de retranchement et des portes (Dubois 1928 : 621).

A Ambohijoky, toutefois, pour se défendre des incursions des envahisseurs, l’inverse s’est produit. Les trois (03) côtés nord, est et ouest sont protégés par des fossés, tandis qu’un escarpement abrupt de granite forme un rempart inexpugnable le long du quatrième côté sud.

Hormis la palissade naturelle du site, des " boules" granitiques ainsi que des affleurements rocheux abondent sur le côté incliné nord-ouest du premier ensemble du site.

Ces éléments du relief constituent d’excellents postes d’observation et de guet pour les occupants du site. Ces derniers pouvaient alors voir arriver de loin, dans toutes les directions, la progression ennemie.

Par ailleurs, ces "boules" qui restent disséminées ici et là sur les hauteurs, constituent une énorme réserve de munitions pour les défenseurs manisotra. Elles auraient pu servir d’expédients en les faisant dévaler la pente en direction de tout ennemi venant du bas et qui les recevait brutalement sur sa tête.

Plus encore, ce serait à partir de ces boules granitiques et des affleurements que les guetteurs transmettraient, d’un point à un autre, les signaux d’alerte de tout événement suspect mettant en danger l’ensemble du site et permettant ainsi le branle-bas rapide de combat.

Pour ralentir la progression ennemie et surtout pour se prémunir de toute surprise, des sites avaient été bâtis en avant-poste par les Manisotra, tels ceux de Fitavanana, et d’Ambohitrinibe, au nord-ouest d’une part et ceux de Manazary et d’Ambohitrinimamy, au sud-est et à l’est, de l’autre. Nous allons étudier ces sites cas par cas.

Ambohitrinibe, litt. lieu-des-gens-nombreux n’a pas joué un rôle vraiment important (voir supra), si ce n’était que pour surveiller l’enjambement du grand fossé limitant le site d’Ambohijoky au nord-ouest.

Ambohitrinibe, comme son nom l’indique, aurait servi de cantonnement, pour des sentinelles de garde, qui auraient dû se relayer continuellement sur cette zone.

Dans l’hypothèse où les Manisotra auraient lâché prise à Ambohitrinibe, le site de Fitavanana aurait été conçu pour briser l’élan ennemi avec ses fossés à direction multiple. Les occupants du site, à cet endroit, l’auraient accueilli comme des rats dans une souricière.

Ce site, situé non loin d’Ambohijoky, du côté sud-est, fait figure d’un poste avancé. En ce sens, il aurait servi d’écran de protection dans ces secteurs et aurait permis aux Manisotra, s’y trouvant, de s’apprêter, en temps opportun, à la défensive ou au repli définitif.

Disposant, en effet, de leur position d’une vue assez large et en hauteur, les défenseurs du site de Manazary pouvaient apercevoir la montée de tout assaillant ennemi vers Ambohijoky et lui porter secours, en cas de besoin dans le cadre d’un combat sur les arrières (éléments de sûreté rapprochée d’une troupe en marche) ennemis.

Le site d’Ambohitrinimamy aurait également eu pour fonction de retarder l’ennemi. Selon les traditions recueillies, il aurait servi de parc à bœufs – et sa forme circulaire ayant en son centre un enclos le prouve – où garder les zébus gras royaux. La présence de ce parc à cet endroit aurait servi de souricière pour attirer l’envie de l’ennemi pour la bonne chair de viande et le déconcentrer ainsi de sa vraie mission. Son rôle aurait donc permis de parer à la contre-attaque. En effet, dans le cadre d’une contre-attaque, la tactique du "lâcher des bœufs" (Callet 1908, t. II : 563) gras aurait sans doute eu lieu à partir du site d’Ambohitrinimamy. Cette ruse a valu aux troupes d’Andrianampoinimerina d’être honteusement repoussés par les Manisotra qui veillaient au grain et profitaient de la moindre défaillance de leurs adversaires pour riposter énergiquement.

Devant un ennemi en surnombre, les Manisotra ne furent point décontenancés mais ont adopté une ruse fort usitée chez les anciens guerriers Malgaches à travers le lâcher de bœufs sur leurs assaillants.

Les troupes du roi Andrianampoinimerina furent ainsi détournées de leur objectif. Toujours attirées par l’appât du butin, elles oubliaient tout discernement en se préoccupant de l’appropriation de ces bœufs-pièges et se trouvaient alors bientôt à la merci des défenseurs d’Ambohijoky qui ne se ménageaient pas pour leur infliger une énergique réplique.

A défaut de l’huile bouillante, les Manisotra ont eu recours à du sable brûlant pour faire face à une attaque de sape, là où ils avaient relâché leur vigilance, c’est-à-dire du côté de l’escarpement rocheux abrupt, au sud de leur site.

L’originalité du système défensif du site se trouve dans la façon dont il a été défendu par tous ses occupants.

Lors de la bataille d’Ambohijoky, la solidarité entre hommes et femmes a été très manifeste.

En effet, au plus fort du moment du combat, même les femmes manisotra prenaient la situation en main et dirigeaient en véritables stratèges les opérations offensives et défensives quand elles sentaient le moral des hommes défaillir (Rabenjamina 1936 : 405-406). Mais ce réduit de résistance d’Ambohijoky a ses failles.

Comme dans toutes les guerres primitives, les habitants ont toujours cherché, par instinct de survie, à gagner les points élevés pour se défendre contre toute invasion extérieure.

A Ambohijoky, l’on a privilégié la défense sur les hauteurs et uniquement de jour. La défensive dans les zones basses (vallées et rizières) et pendant la nuit était pratiquement délaissée. Or, ce fut par cette faille, dans la stratégie, que le roi Andrianampoinimerina a déjoué tous les plans des Manisotra. En effet, en laissant d’abord opérer ses espions parmi le dispositif manisotra ami (Mille 1970 : 203), il a ensuite renforcé l’effectif de son armée permanente par des contingents d’hommes issus des villages qu’il venait de vaincre (Andriamaharo 1985 : 124-128).

Avec ce bouclier humain, il a louvoyé à travers monts et vallées pour finir par s’approcher progressivement d’Ambohijoky. Profitant de l’obscurité de la nuit, il mena une guerre économique et donna le coup de grâce à la défense d’Ambohijoky en faisant mettre à feu les rizières d’Antakiaka appartenant aux Manisotra.

En d’autres termes, au lieu de surmonter la résistance manisotra, le roi Andrianampoinimerina a procédé, sans le savoir, au style de guerre "indirecte", laquelle consiste généralement à attaquer une cible économique, qu’est l’estomac de l’adversaire.

En stratégie de défense des sites élevés, la condition sine qua non pour pouvoir résister longtemps est d’être à même de constituer des réserves en vivres et en eau pendant un siège ; ou encore, une des raisons d’être de la position défensive perchée est dans la proximité de zones cultivées ou la présence d’un point d’eau.

Pour le cas d’Ambohijoky, des sourcins proviennent des corniches rocheuses situées sur le premier ensemble du site. Ce n’est pas le cas pour le second ensemble, une plate-forme de colline où la possibilité de ravitaillement en eau des sites placés en cet endroit est fort difficile, en raison de l’éloignement des petits vallons situés en contrebas.

A certaines périodes de l’année, ces sourcins ont un débit d’écoulement intermittent. A ce moment-là, les problèmes s’aggravent en situation de conflit et les assaillants trépignent d’impatience pour attaquer à volonté.

Au cours de l’une des phases de la bataille d’Ambohijoky, les Manisotra, opposants au roi Andrianampoinimerina, ont contre-attaqué violemment à un assaut mal dirigé par les soldats de ce dernier de façon à les repousser loin du dispositif du site (Callet 1908, t. II : 563).

Par la suite néanmoins, et si l’on considère les "promenades" militaires de ce souverain, qui, depuis Antananarivo suivait l’itinéraire passant par Ankadivoribe, puis par Antsahadinta (Andriamaharo 1985 :124-128), il cherchait clairement à temporiser son action de siège, à disloquer moralement l’adversaire (les Manisotra), à gagner les sympathies des villages environnants d’Ambohijoky, avant de porter le coup décisif.

L’idéal pour les Manisotra aurait ainsi été de pousser encore plus loin leurs contre-attaques, de manière à harceler et surtout à détruire par des embuscades l’arrière de l’armée du roi. Ce faisant, ils l’auraient empêché de se créer des alliances et de noyauter, à l’occasion, ses réseaux de renseignements.

Cette longue étude descriptive et cette exploitation particulière des données sur le site d’Ambohijoky nous ont fait aboutir à une approche méthodologique du paysage archéologique autre que celle, qui, jusqu’ici, a été seulement axée en priorité sur une lecture méthodique des résultats de collecte d’objets ou de fouille de substructures.

Ainsi, sur le plan archéologique, les tessons de céramique et les ossements animaux trouvés sur le site ont permis, d’abord, de déterminer une chronologie d’occupation dudit site. Une sorte d’alluvionnement humain a pu être observée, avec la fixation de trois périodes d’installation culturelle, attestées par divers indices matériels respectifs :

· la période vazimba ou proto-malgache (à partir des 14e et 15e siècles) avec la découverte in situ des tessons et des pieds de marmites en céramique, sur le premier ensemble du site,

· la période manisotra (à partir du 17e siècle) avec le creusement des fossés à direction rectiligne et à direction entrecroisée, sur le second ensemble du site,

· la période monarchique merina (entre 1787 et 1895) avec la tombe de la princesse Rafotsirabodo, à style labordien, et avec le temple protestant du temps de la L.M.S. sur le premier ensemble.

Ensuite, sur le plan militaire, comme il s’agit d’une démarche archéologique militaire, il importe certes de donner au préalable une interprétation des collectes de surface mais il nous a été surtout utile d’essayer une approche sur la fonction à la fois spécifique et complémentaire de chaque site, dans le cadre de ce qu’il conviendrait d’appeler une globalisation de l’attaque et de la défense.

Par rapport aux nombreux sites fortifiés de l’Imerina des Hautes Terres centrales de Madagascar, le site d’Ambohijoky tient son originalité de cette parfaite "symbiose" ou de cette complicité secrète entre le système défensif ingénieux du site et l’esprit défensif animant à fond ses occupants (Ngally N’gouah 1981 :18-21). Il faut également noter la "pérennité" du système défensif "manisotra". Un regard militaire sur les dispositions des multiples fossés, en parallèle avec une lecture des sources écrites et un recueil des traditions locales autour du site, permet de faire remarquer que de nombreuses tactiques et stratégies, parmi celles appliquées durant la bataille d’Ambohijoky (entre 1804 et 1806), restent encore militairement valables de nos jours. Il en est de la technique de diversion (cf. lâcher des bœufs), des principes élémentaires du camouflage pour un combattant, dans la défense d’un point sensible tels "voir sans être vu" derrière un obstacle "passif" naturel, dans le cas d’Ambohijoky derrière les "boules" granitiques.


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Bibliographie

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Pour citer cet article


Rakotondrabenja Adrien. «Le site Manisotra d’Ambohijoky(Sud de l’Imerina – Hautes Terres centrales de Madagascar) :Contribution à une étude archéologique militaire de son système de défense». TALOHA, Numéro 21, 16 octobre 2014, http://www.taloha.info/document.php?id=1285.




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