TALOHA
Revue scientifique internationale des civilisations
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Numéro 21

Article

Implantations humaines et dégradation des forêts classées du Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire : cas des Rapides Grah


Yao Célestin AMANI, Unité de Formation et de Recherche-Sciences de l’Homme et de la Société, Institut des Sciences Anthropologiques de Développement, Université de Cocody – Abidjan (Côte d’Ivoire), amanicelestin@yahoo.fr.
Awa TOURE, Unité de Formation et de Recherche Laboratoire de Botanique Centre National de Floristique, Université de Cocody-Abidjan (Côte d’Ivoire), estoumarie@yahoo.fr.

Date de mise en ligne : 19 avril 2015

Résumé

Cet article analyse l’un des problèmes majeurs qui entourent les politiques de gestion durable des ressources forestières en Côte d’Ivoire : les implantations humaines. A partir de l’étude de la forêt classée des Rapides Grah, il a été montré que ces implantations qui sont le fait des communautés rurales, procèdent par une unité fondamentale d’identification et de propriété, l’habitat. Celui-ci, caractérisé par des transformations évolutives dans le temps et dans l’espace, traduit des niveaux d’exploitations agricoles paysannes dans la forêt classée. En conséquence, ces implantations conduisant à la maximisation de l’exploitation du stock forestier à travers des pratiques dégradationnistes influencent sa régénérabilité et entraînent une hybridation de ce biotope.

Abstract

This article analyzes one of the major problems which surround the policies of sustainable management of the forest resources in Côte d'Ivoire: human establishments. With the study of the protected forest of Rapids Grah, it was shown that these establishments which are the fact of the rural communities proceed by a fundamental unit of identification and property, the habitat. This one, characterized by evolutionary transformations in time and space explains the levels of country farms in the protected forest.  Consequently, these establishments leading to the maximization of the exploitation of forest stock through degradationnists practices pressure his regenerability and involve a hybridization this biotope.


Table des matières

Texte intégral

La Côte d’Ivoire, située en Afrique occidentale humide tire une part importante de son économie des ressources forestières. Celle-ci s’exprime sous diverses formes : exploitation de produits ligneux et non ligneux, activités agricoles et autres prélèvements. L’activité agricole et forestière est le premier pourvoyeur d’emploi de la population du pays selon les données de la comptabilité nationale. Le secteur a représenté près de 40% du Produit Interieur Brut (PIB) sur la période 1990-1997, 70% des recettes d’exportation et emploient 2/3 de la population active (Ministère de l’Agriculture et des Ressources Animales - MINAGRA, 1999). Les productions sont fortement centrées sur les cultures d’exportation et particulièrement dominée par le binôme Café-Cacao. En conséquence, la forêt ivoirienne qui s’étendait dans toute la moitié sud du pays a pratiquement disparu. Aujourd’hui, les statistiques peinent à donner la surface exacte de forêt qui couvre encore les terres ivoiriennes. Les estimations disponibles révélaient que sur 16 millions d’hectares en 1880 (Ake Assi et Boni, 1990), la Côte d’Ivoire ne possédait que 2,1 millions d’hectares de forêt en 1998, soit 8% du territoire (MINAGRA, 1999, op. cit.).

Face à cet état régressif de la forêt, le gouvernement ivoirien a adopté des mesures visant à sa préservation et à son exploitation rationnelle. En 1987, à la suite des travaux de la Commission Mondiale pour l’Environnement et le Développement (CMED), sur le développement durable, l’Etat a proclamé que « l’année 88, est l’année de la forêt ivoirienne » pour marquer la prise de conscience chez tous les citoyens sur l’importance cet écosystème complexe. De même, sous les instances du Ministère des Eaux et Forêts, le Plan Directeur Forestier (PDF) 1988-2015 a été élaboré et adopté par le gouvernement. Ainsi, la création de la Société pour le Développement des Forêts (SODEFOR) pour les actions de reboisement et d’aménagement des forêts dites classées, patrimoines permanents de l’Etat se présente alors comme l’alternative. Face à l’exploitation anarchique des forêts des domaines villageois, les forêts classées ont été intégrées à des programmes de gestion durable en vue de leur sauvegarde contre des pressions agricoles paysannes. En effet, ces patrimoines forestiers sont devenus la cible des paysans qui s’y sont implantés et, rapidement y ont développé des exploitations agricoles. Mais comment ces implantations conduisent-elles à la dégradation de la forêt classée ? Un tel contexte ne manque pas d’intérêt scientifique. Il requiert l’examen du comportement des paysans et de leurs pressions sur le milieu forestier classé. Autrement dit, la présente étude a pour objet d’analyser le processus qu’on pourrait qualifier « dégradationniste » et résultant des implantations paysannes dans la forêt classée.

Trois techniques de collecte d’informations ont été utilisées pour mener cette étude.

Elle a débuté par la recherche documentaire dont une part importante s’est déroulée auprès de la Société pour le développement des Forêts SODEFOR, structure à charge de la gestion des forêts classées en Côte d’Ivoire.

Ensuite, des entretiens semi-structurés ont été tenus avec des paysans (2 à 5 paysans par groupe) à l’aide de guides élaborés. A ces occasions, une enquête détaillée a été entreprise à l’échelle des groupes implantés selon la durée d’implantation, des plus anciens (implantés depuis plus de 10 ans) aux plus récents (3 ans minimum) avec un questionnaire.

Enfin, l’observation directe a été réalisée par des visites de terrain et focalisée sur les occupations du milieu (plantations et habitations) et les paysans.

Toutes ces démarches ont porté sur un échantillon de 126 enquêtés choisis de façon arbitraire dans les plantations, dans les campements et villages de la forêt classée des Rapides Grah. C’est donc sur cette base d’échantillonnage que les statistiques qui figurent dans ce document ont été calculées.

Les actions d’exploitation forestière du paysan ivoirien dans le domaine classé s’inscrivent dans un processus visant le long terme. Ces actions consécutives à l’implantation d’habitats pour occuper la forêt classée des Rapides Grah et leur extension conduisent à une exploitation maximisée des propriétés du milieu forestier classé.

La forêt classée des Rapides Grah, déterminée par les coordonnées 4°45 et 5°45 de Latitude Nord et 6°38 et 7°05 de Longitude Ouest, dans le Sud-ouest de la Côte d’Ivoire, couvre une surface de 315 000 ha. Elle s’étend sur les localités de San Pedro, Soubré et Grand Béréby (Fig. 1). Caractérisée par la forêt dense sempervirente, celle-ci est en proie à d’énormes problèmes de gestion liés aux pressions humaines, qui ont réduit sa couverture forestière de plus de 92% de sa surface (SODEFOR, 2001). Comment s’y prennent-elles dans la mesure où le code forestier interdit de facto toute occupation et installation des populations dans les forêts classées (article 8) ?

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Fig. 1. Carte de localisation de la forêt classée des Rapides Grah en Côte d’Ivoire

L’exploitation forestière agricole (frauduleuse) par les paysans dans le domaine forestier permanent de l’Etat se déroule avec l’habitat. Autrement dit, les plantations de paysans dans la forêt classée des Rapides Grah s’accompagnent toujours de construction d’habitats qui constituent des unités fondamentales pour les activités agricoles. Il est vrai, pour ces paysans que l’habitat sur le site d’exploitation facilite leurs activités de production agricole, mais il n’en constitue pas la raison essentielle.

La technique, très simple pour les paysans pionniers consiste à attribuer leur nom à leur habitat de résidence : le substantif (« Kro » pour les langues Baoulé ou Agni, « dougou » en langue malinké) « localité » dans l’ethnie du ‘‘fondateur’’ est ajouté au nom pour former la « localité de X » :le village de Julien s’appelle dans la langue Baoulé, Julienkro ; en malinké, Juliendougou Le fondateur, devenu le « nouveau propriétaire » se donne alors des droits de regard sur toutes les exploitations forestières qui se déroulent dans « sa zone » en contrôlant et en combattant tous les accès agricoles. L’habitat n’est plus seulement un logis pour le paysan forestier, mais un moyen d’identification qui conduit à une forme de propriété devant les pairs. Le type d’habitat traduit alors le temps et l’emprise du paysan sur le milieu forestier. Conséquemment, il apparaît un caractère de propriété chez le paysan, suite à l’exploitation des zones forestières.

Cette auto-appropriation informelle qui s’inscrit dans une dynamique d’exploitation forestière, dans sa phase d’amorce dans la première décennie des implantations, est régie par deux principaux types d’habitat en dehors des villages périphériques, ou villages de relais d’entrée : les campements et les hameaux (avec une ou deux familles).

A chaque type d’habitat correspond une caractéristique de l’exploitation. Ainsi, les campements qui regroupent entre 10 à 35 maisons pour une population moyenne d’une centaine d’habitants ont des envergures spatiales importantes. Ils hébergent les pionniers de l’exploitation agricole de la zone forestière. C’est la raison pour laquelle leur paysage est constitué de plantations de café et de cacao déjà en production. Les habitats se regroupent par niveau (village-campement-hameau) autour des zones forestières. Il en découle une concentration d’occupations qui s’exprime à travers des exploitations agricoles qui font régresser la forêt.  (Fig. 2).

En outre, il y a également les hameaux plus petits en taille spatio-démographique qui accueillent les nouveaux paysans au rythme des activités agricoles. Ils se composent de trois (3) types, relatifs au nombre de maisons et de familles dans la forêt classée :

hameau individuel, 1 groupe de 2 maisons pour 1 famille résidente ;

hameau double, 1 groupe de 3 maisons pour au moins 2 familles résidentes ;

hameau composé, 2 groupes de maisons éloignées de quelques centaines de mètres et situées sur les limites des plantations.

Les hameaux à cette occasion partagent l‘espace avec de nouvelles exploitations agricoles, à l’orée des zones forestières, ou à l’intérieur des dites zones.

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Fig. 2.Schéma de l’occupation concentrique par l’habitat et des activités agricoles dans la forêt classée.

Par ailleurs, les activités paysannes connaissent une forte gradation concentrique autour des campements et des hameaux vers les zones forestières que les paysans clandestins cherchent à exploiter. En somme, leurs différents établissements s’inscrivent toujours dans l’objectif d’exploiter la forêt classée.

Cette forme de concentration des campements et des hameaux autour des zones de forêts indique qu’elles constituent les principaux centres d’intérêt des paysans. Cette concentration non uniforme pour l’ensemble des campements et des hameaux enquêtés met en évidence, un mouvement de convergence démographique vers les zones forestières.

L’habitat dans la forêt classée des Rapides Grah se construit suivant un processus évolutif lié au temps et à l’espace forestier. Il suit le rythme de régression des zones forestières existantes. Il s’érige d’abord en hameaux, ensuite se modèle avec le temps et avec l’afflux démographique en campements. En somme, il traduit un processus de pressions progressives sur ces zones par les populations implantées. Ainsi, l’habitat consécutif aux implantations agricoles, outre son caractère résidentiel est un moyen pour atteindre l’objectif d’exploitation.

En procédant par projection de cette situation, dans le temps et dans l’espace de chaque structure de l’habitat, dans ses différentes phases de transformation, de nombreux impacts se présentent. En effet, le village périphérique apparaît comme l’unité de référence et la forme achevée de transformation, vers laquelle tendent les autres types d’habitat (campements et hameaux) dans leur évolution. D’où, les transformations qui les sous-tendent se déroulent dans un ordre d’importance spatio-démographique. En d’autres termes, les implantations démographiques s’effectuent du village vers les hameaux et en direction de la forêt (Fig. 3).

Ainsi, dans sa première phase de transformation de l’habitat, le campement passe directement au statut de village, par son peuplement et son envergure spatiale. Il se crée alors un village illégal et multiethnique de migration, à caractère d’exploitation dans la forêt classée des Rapides Grah. Les vieilles plantations de café et de cacao, dans l’environnement immédiat disparaissent de ce village pour faire place aux décharges d’ordures ménagères et autres dépôts sauvages des populations clandestines.

Dans cette même phase de transformation, le passage des hameaux en campements, les réunira dans ce milieu avec les vieilles plantations de café et de cacao. Les forêts (en îlots) restantes se verront transformées en de nouvelles plantations (ou en essarts) avec la présence de hameaux naissants. Ainsi de suite, ces derniers muteront en campements, puis en villages.

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Fig. 3. Schéma de projection spatiale et temporelle de l’évolution de l’habitat et des activités agricoles

Il découle de l’analyse de la présente situation, liée aux phases de transformation de l’habitat, cette interrogation principale : Que restera-t-il donc des forêts d’Etat, quand chaque unité de cet habitat aura achevé sa transformation ?  Pour l’instant, les paysans qui ne sont pas encore conscientes de telles situations se livrent à une maximisation dans les exploitations entreprises.

Les paysans ne se contentent pas uniquement de l’exploitation agricole des surfaces forestières, leurs activités principales. Cette caractéristique qui leur reste fondamentalement commune, connaît diverses subdivisions découlant des fonctions économiquement rentables de la ressource forestière. Les uns renforcent autant que possible, les propriétés économiquement utiles du milieu forestier, quand les autres optent pour la maximisation du flux produit. Cette situation résulte de la motivation du profit supplémentaire dans l’exploitation de la forêt classée. Ces actions sont perceptibles à travers des indicateurs de maximisation relevés au niveau de chaque acteur forestier.

Ces indicateurs qui interfèrent sur le milieu et certaines de ses composantes (sol, faune et flore) sont constitués d’une part, d’apports en intrants agricoles reposant sur les produits phytosanitaires ou agrochimiques. Ils se traduisent d’autre part, par l’adoption de nouvelles stratégies d’exploitation du milieu forestier. Ce sont des ensembles de comportement des acteurs qui visent à jouir davantage des propriétés socio-économiques offertes par ledit milieu. Ainsi, il s’agit pour les agriculteurs, soit d’agrandir les superficies agricoles, soit d’introduire d’autres types de cultures, à l’instar de l’hévéa et/ou du palmier à huile, jugés aussi rentables que le café-cacao et dont l’action poursuivie est la diversification des productions.

Ce type de comportement, orienté vers la maximisation, des flux de ressources forestières s’observe sur l’ensemble de la forêt classée des Rapides Grah.

Aussi, est-il important, de noter que cette maximisation des flux de la ressource forestière suit un ensemble de démarches. Ces dernières se présentent en forme d’“escalier“ qu’empruntent les paysans pour atteindre leurs objectifs d’exploitation de la forêt classée (Fig. 4).

L’agriculture constitue dans cette démarche, la base et le premier palier par lesquels les paysans entament l’accroissement de leurs productions et des ressources exploitées dans les forêts classées. C’est un ensemble d’actions ordonnées qui se suivent jusqu’au développement d’activités connexes, relatives aux prestations de service dans le domaine forestier.

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Fig. 4. Matrice de la maximisation de l’exploitation du capital forestier dans la forêt classée des Rapides Grah

Que retenir de la démarche des paysans à la maximisation ? L’analyse des différents niveaux et des actions qui composent le processus de maximisation montre qu’ils ne font l’objet d’aucune restriction lors dudit processus. En somme, les initiatives des paysans donnent le sentiment qu’ils évoluent dans un milieu de “libre service“ et sans titre de propriété. La forêt classée des Rapides Grah apparaît sous cet angle, comme des « pâtes à modeler » auxquelles, les paysans qui y vivent définissent et construisent une forme relative à leurs besoins et aux offres de la situation socio-économique. En conséquence, il en découle l’usage de pratiques agricoles dégradant le milieu forestier classé.

L’analyse des pratiques agricoles paysannes observées en forêt classée révèle qu’elles ne concourent nullement à la préservation du milieu biophysique. Le constat général qui se dégage est un caractère dégradationniste à trois dimensions à savoir, l’habitat agricole comme vecteur d’exploitation forestière (A), une surexploitation des propriétés naturelles de la forêt (B), et une exploitation des propriétés artificielles du milieu (C).

Les domaines forestiers classés qui souffrent de nombreux problèmes de gestion (Amani, 2008) sont devenus des zones « sans propriété » ou en « propriété commune » (Hardin, 1968) à conquérir où l’habitat joue un rôle crucial. Dans la course à l’exploitation (illégale) qui en découle, le marquage de la propriété se présente comme une étape essentielle pour l’obtention d’une part importante en matière de portions agricoles. Eriger un habitat portant son nom devient alors la stratégie pour de nombreux paysans de marquer par leur influence et par leur titre les zones forestières environnantes, afin d’en dissuader tout concurrent potentiel.

Verhoeven (2004) note à ce propos que ces mouvements à vision colonisatrice conduisent la croissance de populations et augmentent la taille des implantations. En conséquence, ces dernières connaissent une mutation du statut de campement vers celui de village.

Les différentes phases de transformation, dans un intervalle de temps donné (x), qui caractérisent chaque type d’habitat entraînent un impact donné (y) dans l’espace (ou l’environnement) de cette forêt classée. Il en résulte un rapport (x ; y), de temps lié à l’espace, comme l’ont signalé les travaux de Hagerstrand (1973), Bailly et Beguin (2003).

Par ailleurs, dans un processus où le village établi sur un espace est dépassé par un campement pour se placer au-delà et ainsi de suite en direction de la forêt, constitue pour Alexandre Et Binet (1958), une « migration en saute-mouton ». Dans ce contexte concurrentiel, on peut noter avec Hardin (1968, op. cit.) que dans le « libre accès » qui caractérise les forêts classées ivoiriennes en général, chacun poursuit son intérêt personnel. En conséquence, il souligne que « la ruine est la destination finale vers laquelle se précipitent les hommes ».

Mais que gagnent ces paysans dans cette transformation vers le statut final de village ? Le phénomène qui découle de la croissance démographique contraint les autorités publiques à y développer des équipements socio-collectifs (marchés, infirmeries, routes, écoles, etc.), contrairement aux réglementations régissant les zones de forêt classée. Aussi, les objectifs d’exploitations agricoles des paysans et d’habitat sont-ils doublés par les décisions de déclassement que prennent souvent les autorités étatiques en pareilles situations, à la suite de fortes infiltrations démographiques dans ces zones. Lesquelles décisions découlent souvent de la contrainte de l’importance du flux démographique et de l’analyse du niveau de dégradation de la zone à déclasser.

Les cultures de café et de cacao, une fois à maturité se manifestent en différents cycles de production d’une année à une autre. Cette période consacrée à l’entretien des plantations et des cultures par les paysans consiste pour ces derniers à œuvrer afin de jouir le plus longtemps possible des fruits de leurs exploitations. Ainsi, 28% des paysans optent pour une des cultures basées exclusivement sur l’exploitation des seules capacités naturelles du milieu. Cette exploitation des capacités naturelles repose sur l’exploitation agricole des propriétés biopédologiques propres à la forêt. Dans cette phase, l’activité concerne essentiellement les récoltes saisonnières de production propres à ces cultures pérennes et industrielles, jusqu’à un seuil moyen de rendement final. Ce seuil moyen de rendement final, pour les cultures pérennes développées (café, cacao) dans les zones forestières enquêtées prend fin aux environs de 28 ans d’exploitation en moyenne. Aussi, cette monoculture intensive influence-t-elle la fertilité des sols et, les paysans savent que la productivité des exploitations liée au niveau de fertilité du sol décroît dans le temps avec le vieillissement des cultures. Autrement dit, il en découle une surexploitation des capacités pédologiques du milieu par le maintien de l’exploitation de la productivité de ces cultures de rente, ce que Barouch (1989) qualifie de « fonctionnalisation économique du milieu ».

Cette situation, selon les paysans, conduit inexorablement à la « mort par vieillesse » des cultures avec le dessèchement des plantes. En somme, elle favorise successivement la colonisation d’espèces herbacées rampantes (entre 24 et 36 mois), puis d’espèces arbustives (à partir de 40 mois) et aboutit à la régénération de quelques composantes végétales du milieu forestier d’origine dans un moyen terme de 4 à 5 ans. C’est ce que Clements (1935) appelait une «série », c’est-à-dire un système de stades progressifs de développement qui commence par un premier assemblage de plantes hautement instables et qui finit par une formation complexe dans un état d’équilibre.

A la fin de cette période de production, les espaces abandonnés sous la contrainte (de la SODEFOR) par 12% des paysans sont caractérisés par la régénération assez rapide (soit au bout de quelques 24 mois) de certaines essences caractéristiques du milieu forestier local. Ces observations faites sur le terrain convergent vers les travaux de Dubos (1978) lorsqu’il évoque la « récupération homéostatique des écosystèmes naturels » dans un contexte de régénération naturelle. Pour celui-ci, la nature concourt aux mécanismes qui permettent une restauration spontanée, étape par étape, des écosystèmes d’origine, ce que Clements, (1935, op. cit.), appelle « climax final ».

Ce temps d’exploitation agricole, au bout duquel le cycle naturel de production agricole prend fin avec la mort des cultures, en cédant l’espace à une végétation transitoire, puis évolutive vers un état de forêt, souligne l’existence d’un « seuil de régénérabilité forestière » lié aux pratiques agricoles qui s’y sont développées. Dans ce contexte, cette régénération naturelle forestière endémique qui surgit seulement quelques mois plus tard, après l’abandon des espaces, traduit surtout que les décennies de cultures d’occupation n’ont pas altéré les propriétés biophysiques du  sol d’accueil.

C’est un « seuil », parce que l’abandon de 73% des espaces de culture observés en forêt classée n’aboutit pas à pareille reconstitution.

Une analyse de l’histoire culturale a permis de montrer que ces milieux ont été l’objet de différentes formes d’exploitation des espaces sus-évoqués. En d’autres termes, dans un contexte de baisse de fertilité en milieu de forêt classée, de nombreux paysans, soit 88% s’inscrivent dans la production continue, en appliquant des fertilisants agrochimiques au sol afin de le restaurer et rallonger la durée de vie de leur production agricole. Ceci est un système de culture qui repose sur la substitution des propriétés biophysiques du sol. Autrement dit, c’est une exploitation des propriétés artificielles du milieu.

En milieu paysan, développer une activité agricole basée sur des propriétés artificielles, c’est faire usage de l’engrais chimique qui, pour les agriculteurs « accroît la productivité mais dévalue l’essentiel, le goût et le sol ».

Dans ce contexte de production agricole de cultures pérennes et industrielles que sont le café et le cacao, l’apport constant d’engrais chimique dans ce système de culture, soit durant le cycle de production normale (entre 0-28 ans), soit pour en prolonger ce cycle (après 28 ans) constitue une surexploitation supplémentaire du milieu. En effet, l’engrais chimique qui constitue la « vitamine du sol » aux dires des paysans et, qu’ils apportent aux cultures à la fin de leur cycle de production montre clairement que le « sol est fatigué» ou épuisé. Cette insistance à solliciter les propriétés biophysiques du milieu à l’aide de fertilisants chimiques, alors qu’il a atteint sa limite naturelle de fertilité concernant ces types de cultures peut bouleverser sérieusement les propriétés biophysiques du milieu (Riglos, 2005). Car, les propriétés du milieu sont réactivées, stimulées, « remontées » et « fortifiées » par ces intrants chimiques pour satisfaire à la demande de production, alors que ce milieu réclamait sans doute une « pause de son exploitation ». Dans ce système de cultures, le sol n’est plus le vecteur de la production et de l’exploitation. Il devient un simple adjuvant d’exploitation, ainsi, ce regain de fertilité n’est plus le sien, elle est artificielle.

Au demeurant, nul besoin d’évoquer les nombreux travaux portant sur les pollutions et dégradations des sols par des fertilisants chimiques. Le regard du paysan, moins averti sur ces paramètres chimiques présente néanmoins, une solide connaissance dans l’analyse du comportement de l’agrosystème forestier : la durée de production dans un tel contexte n’est guère que de courte durée. Elle n’excède pas la décennie et, même le renouvellement d’une application de fertilisants ne peut stopper la chute de la production agricole et la « mort » de l’exploitation entière. Cela souligne le régime de « sur-surexploitation » dans cette phase de production qui débouche sur la dégradation du milieu d’accueil à partir de la trentième année dans 78% des cas. La pratique agricole en vigueur chez les paysans est alors l’abandon des espaces en guise de jachères et aux fins d’une régénération naturelle. Toutefois, cette régénération dans 48% des sites enquêtés est souvent compromise. Elle donne lieu à une végétation non endémique qui, constitue à notre sens le « seuil de régénérabilité hybride », issue des nouvelles propriétés acquises par le sol par l’usage fréquent de fertilisants dans la forêt classée. En somme, ceux-ci contribuent à la modification actuelle dudit milieu. Tansley (1946) remarquait à ce sujet que l’homme est un puissant facteur biotique qui bouleverse l’équilibre des écosystèmes préexistants et qui finit par les détruire par de nouveaux systèmes différents : ce qu’il a nommé « climax anthropogénique » qui sont des systèmes artificiels créés par l’homme.

Pour conclure, les implantations des communautés rurales dans la forêt classée des Rapides Grah inscrites dans un objectif d’exploitations agricoles reposent d’une part sur un ensemble de comportements. Ces comportements paysans servent dans la perspective agricole, à marquer l’espace d’exploitation à travers l’érection d’habitats pour consolider leur influence sur de grandes étendues de forêt classée. La propriété du milieu se dessine et se confond alors avec la propriété des habitats érigés qui consacrent sa mise en valeur.

D’autre part, cette implantation se caractérise par des pratiques agricoles dont l’action des cultures pérennes entraîne une dégradation du milieu. Celle-ci se manifeste d’abord par une surexploitation des propriétés du sol par l’occupation prolongée et permanente du développement des cultures pérennes. Ensuite, elle se traduit par l’exploitation des propriétés artificielles du sol par l’usage de fertilisants agrochimiques en fin de cycle de production.

En définitive, les implantations des communautés rurales dans ses différentes articulations qui concourent à la dégradation de la forêt classée en compromettant ses capacités de régénération suivent un processus bien défini dans le temps et l’espace. C’est en cela qu’il faut noter avec Webb (1931) que ces implantations et ces pratiques agricoles paysannes, qui imposent au milieu une présence étrangère, menacent son harmonie.

Pour limiter ces pratiques paysannes dans les forêts classées, l’Etat, à travers la Société pour le Développement des Forêts (Sodefor) institue à partir de 1990, des actions de cogestion dénommées Comité-Paysan-Forêt (CPF) pour sensibiliser lesdites populations. Toutefois, ces mesures et initiatives étatiques pour atténuer ces pratiques dévastatrices du patrimoine forestier se sont soldées par des échecs suite à la non adhésion entière des populations paysannes.



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Pour citer cet article


Yao Célestin AMANI et Awa TOURE. «Implantations humaines et dégradation des forêts classées du Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire : cas des Rapides Grah». TALOHA, Numéro 21, 19 avril 2015, http://www.taloha.info/document.php?id=1397.




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