TALOHA
Revue scientifique internationale des civilisations
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numéro 14-15 > compte rendus de lecture

Note de lecture

Contribution à l'étude des perles des sites archéologiques du deuxième millénaire A.D. Nord de Madagascar


Andrianaivoarivony Rafolo, Directeur du Centre d’Art et d’Archéologie de la Faculté des Lettres de l’Université d’Antananarivo, rafolo@refer.mg.

Date de mise en ligne : 29 septembre 2005

Mémoire de Maîtrise soutenu par Bako Nirina Rasoarifetra  au Département de Civilisations ; Faculté des Lettres et Sciences Humaines, Université d’Antananarivo

jury composé de Lucile Rabearimanana, de Barthélémy Manjakahery et de Chantal Radimilahy.

Le travail de mémoire de maîtrise de Bako Rasoarifetra se base sur l’étude des collections de l'Institut de Civilisations /Musée d' Art et d'Archéologie concernant surtout les perles issues de différentes fouilles archéologiques entreprises dans quatre sites importants de la région Nord de Madagascar :

  •  le site de Mahilaka (10e-15e siècle) sur la côte nord-ouest,

  •  le site de Vohémar ( 13e-16e siècle) sur la côte nord-est,

  •  le site d'Antsoheribory (17e -18e siècle) sur la côte nord-ouest,

  •  le site dAndoka (18e-19e siècle) sur la côte nord-ouest.

Dans un premier temps, le mémoire établit un état des lieux des connaissances sur les perles. La plupart de ces échantillons ont déjà fait l'objet d'études traitant essentiellement de trois aspects:

  •  historique : de temps immémorial et jusqu'à nos jours, la présence et la circulation des perles sont constantes et sont attestées par les traditions orales et par l'existence de différentes collections.

  •  ethnographique : on les trouve encore sur le marché avec les médicaments traditionnels et elles gardent toutes leurs valeurs magiques et protectrices.

  •  archéologique : on en a découvert dans des sites archéologiques, dans des habitats anciens et dans des tombeaux.

Cependant, ces travaux se sont limités aux descriptions, aux analyses ou à quelques comparaisons sans pour autant entrer dans les caractéristiques de chaque collection, et d'en déduire une typologie propre à une région et à une période spécifique.

C'est ainsi que ce mémoire propose une normalisation des études morphologiques des perles. Plus de 33 100 échantillons ont été examinés en laboratoire : connaissance de la matière de fabrication, observation de la technique de façonnage, identification de la forme basée sur une nomenclature internationale, estimation de la taille et du poids, détermination de la couleur et enfin étude des motifs.

Ces caractéristiques (matière, forme, taille, poids, couleur et motif) renvoient à des techniques spécifiques soit traditionnelles soit modernes. Il est alors facile de déterminer le groupe d'appartenance de la collection (« perles de mousson » de l’Inde ou perles européennes) et d'identifier si les perles sont de facture locale ou d'importation.

Les résultats d'inventaire et de classification permettent d'avancer que la plus grande partie des perles étudiées proviennent de l'extérieur (Inde et Europe) par l'intermédiaire des échanges commerciaux dans lesquels la région Nord de Madagascar a été active, et qui ont influencé le mode de vie de la population en place.

Les points importants à retenir de ce mémoire se résument ainsi :

  1. La culture matérielle malgache est à situer dans l'ensemble de la civilisation de la côte orientale d’Afrique. Cette culture s’est construite à travers les échanges commerciaux qui se sont effectués dans le bassin occidental de l'océan Indien par les Arabo-Persans de Shiraz et des Islamisés à partir du 8e siècle de notre ère. Il semble que les perles étudiées ici sont les mêmes que celles en pierre semi-précieuse (cornaline, quartz, agate) et aussi celles en verre appelées «perles de mousson» également découvertes sur la côte orientale de l'Afrique.

  2. Les perles, au même titre que la poterie, constituent un repère historique et un repère archéologique, en somme, un moyen de datation. L'esquisse de périodisation des perles selon les différentes phases d'occupation des sites se présente comme suit:

  •  Les perles en verre «perles de mousson» de facture indienne ont circulé à Madagascar à partir du 10e siècle et n'ont connu un déclin que vers le début du 19e siècle. Elles sont opaques et monochromes ; les plus connues sont de couleur « rouge-indien ». A partir du 12e siècle, d'autres couleurs comme le bleu, le jaune et le vert apparaissent. Elles sont associées aux poteries islamiques et au sgraffiato du Golfe Persique.

  •  Les perles en pierre semi-précieuse comme la cornaline, l'agate, la calcédoine et le quartz, importées par les commerçants arabes ou islamisés sont contemporaines des poteries chinoises (céladon, bleu et blanc), du verre d’Iran, colportées à partir du 15e siècle.

  •  Les perles d'imitation en verre et à motif, de facture européenne, sont des repères concernant l'emprise commerciale des Européens sur le continent africain à partir du 17e siècle.

La présence des perles dans 4 sites étudiés permet donc de retracer les contacts de la population avec l'extérieur. Il est possible d'évaluer la durée d'une implantation humaine et même de connaître l'évolution de sa culture. La répartition des perles constitue une sorte de géographie de l’occupation humaine : on peut retracer ainsi le déplacement de certains groupes.

Ce travail a donné également des informations sur la circulation des produits dans le bassin du sud-ouest de l'océan Indien du 9e au 19e siècle de notre ère. Il faut noter que le commerce des perles en Afrique et à Madagascar a eu des conséquences importantes. Considérées comme monnaie d'échange d'une grande valeur par la population autochtone; elles sont troquées contre «de l'encens, de l'ivoire, des carapaces de tortue, des cornes de rhinocéros, de l'huile de palme et de noix de coco, des bois précieux, des lingots de fer et d'or ».

Ces mêmes réseaux de commerce ont facilité la traite des esclaves. En effet, en Afrique, jusqu’au début du 19e siècle, les perles d’imitation de cornaline, en verre, ont pu s’échanger contre des esclaves.

Pour Madagascar, les perles ont été troquées contre des productions vivrières comme le riz, les bœufs sur pieds et la viande boucanée, des produits destinés à l'exportation mais qui ont aussi assuré l'approvisionnement des navigateurs. Outre la connaissance de ces produits de base, l'étude du commerce des perles permet aussi d'inventorier les autres denrées alimentaires ayant existé et toujours dans cette partie nord de Madagascar : des tubercules comme le manioc, la patate douce, l'igname, du maïs, des bananes, des oranges, des citrons, de la canne à sucre avec laquelle les autochtones produisent de l'alcool. Plusieurs essences naturelles ont été exportées : du bois précieux comme l’ébène, des bois de palétuviers qui ont servi aux constructions en Arabie et dans le Golfe Persique. Il existe notamment un arbre dont le bois est employé pour la confection des balanciers des pirogues, un arbre odorant et très léger, le hazomalany ou morainy. La résine copal, le santal, l'indigo ont été aussi recherchés.

Pour continuer ce travail, Rasoarifetra Bako se propose d'étendre ses recherches aux collections des Hautes Terres Centrales et à celles du Sud de Madagascar. Ce futur travail devra alors retracer la route des perles, et par la même occasion, identifier les réseaux commerciaux qui auraient relié les côtes occidentales à l'intérieur des terres.

Plusieurs questions se posent en effet: les perles ont-elles ou non joué le rôle de monnaies de transaction sur les Hautes Terres Centrales ? L'engouement pour les perles à partir du 12e siècle dans le Nord a-il atteint ou non la population de l'intérieur de l'île ? Enfin les perles sont-elles rattachées à la religion musulmane ?

Un autre point pourra être élucidé quant aux déplacements de différentes populations dont témoignent les perles trouvées dans les grottes et les abris sous roche d'Analavory de Befandriana Nord et de Bekopaka (au nord) qui apportent une note différente de celles étudiées dans ce travail. L'étude de ces perles peut nous donner des indications sur l'origine des populations qui auraient transité dans ces sites, leurs activités et la durée de leur implantation.

Un autre travail doit se faire par ailleurs sur les perles : l'étude comparative de nos collections archéologiques avec celles des pays de la côte orientale de l'Afrique et des Comores. Jusqu'ici, les études préliminaires se sont basées uniquement sur des documents écrits (résultats de recherche, thèses et articles), faute de pouvoir travailler directement sur les collections. Il nous faudrait procéder aux analyses des perles (composition chimique, densité du verre, etc.) sur des échantillons de différentes périodes. L'ouverture de la recherche vers l'extérieur contribuerait à établir une nouvelle typologie propre à la région est africaine. Ces informations nous permettraient de comprendre la part de l'Afrique dans les échanges commerciaux et culturels à Madagascar durant les temps anciens.


Pour citer cet article


Andrianaivoarivony Rafolo. «Contribution à l'étude des perles des sites archéologiques du deuxième millénaire A.D. Nord de Madagascar». TALOHA, numéro 14-15, 29 septembre 2005, http://www.taloha.info/document.php?id=232.




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Revue électronique internationale publiée par l'ICMAA, en partenariat avec l'Inalco, la LSE et l'UF avec le soutien de l'AUF
ISSN 1816-9082