Note de lecture

La notion d’esclave en Imerina (Madagascar) : ancienne servitude et aspects actuels de la dépendance


Jean Aimé Rakotoarisoa, Directeur de l’ICMAA de l’Université d’Antananarivo, jarakoto@gmail.com.

Date de mise en ligne : 29 septembre 2005

Thèse pour le doctorat en ethnologie soutenue par Lolona Nathalie Razafindralambo (Université de Paris 10-Nanterre).

Le Jury a été composé de Danielle Geirnaert (directeur de thèse), Philippe Beaujard, Jacques Lombard, Faranirina Rajaonah et Malanjaona Rakotomalala.

La thèse de Lolona Razafindralambo se propose de réexaminer la notion d’« esclave » (andevo) dans l’ancienne société merina du 19e siècle et d’analyser la signification qu’elle peut avoir dans la société malgache d’aujourd’hui.

Une relecture des arrêts de justice rendus par les anciens tribunaux royaux permet de déterminer plus précisément le statut des anciens andevo (ou leur état, par opposition au statut des libres). Ce statut (ou cet état) est mis en perspective par rapport aux autres composantes de la société, auquel est consacrée la première partie. Les andevo ont été assimilés à des biens de propriété, au même titre que les zébus ou les rizières. Ils ont ainsi fait l’objet de vente, achat, donation, héritage, …Ils ont également été divisibles (par exemple, un tiers d’un andevo appartient à un propriétaire, les deux tiers à un autre). Cependant, quelques droits leur ont été reconnus, notamment le droit de propriété, bien que légalement limité puisque les biens d’un andevo appartiennent en dernier lieu à son maître. Dans certains cas, un andevo a pu ester en justice, ou être témoin lors de procès. Néanmoins, la démarcation entre hommes libres (andriana, hova, mainty) et andevo est clairement établie par l’incapacité de ces derniers à établir des relations sociales, et plus précisément des liens de parenté (mariage, filiation), mais également par leur non-participation aux différents rituels qui marquent le statut de sujets et/ou de membres de la communauté. Ainsi la loi, en cloisonnant les différentes catégories sociales et en maintenant chacun dans son groupe, consacre la position des andevo hors de la société. Cependant, l’appartenance à une catégorie sociale n’est pas définitive puisque, dans certains cas, une personne quitte son groupe d’origine, pour accéder à un statut supérieur ou déchoir. De ce fait, par l’acte d’affranchissement, l’andevo accède à un statut de libre, et le cas échéant, réintègre son groupe d’origine (andriana, hova ou mainty).

Malgré l’abolition de l’esclavage décrétée le 26 septembre 1896 et la chute de la monarchie, les termes se rapportant à l’ancien système hiérarchique (andriana, hova, mainty, andevo) continuent d’être utilisés, comme montré dans la deuxième partie. Avec une modification cependant. Descendants d’anciens andriana et d’anciens hova sont également désignés par le terme fotsy (« blancs »). D’autre part, descendants des anciens andevo sont confondus avec les descendants des anciens mainty, pourtant anciens libres, sous la même appellation mainty (« noirs »). A chacune de ces catégories sociales fotsy-mainty sont liées des représentations d’ordre physique aussi bien que moral. Ces représentations sont également liées à la supposée origine. Origine africaine, teint noir et cheveux crépus, paresseux, alcooliques et pratiquant la sorcellerie pour les mainty ; les fotsy sont par contre représentés comme de teint clair, avec des cheveux lisses, sachant « comment se tenir », c’est-à-dire respectueux des fomba. Ces représentations ignorent que les anciens andevo n’ont pas seulement été originaires de la côte est africaine, ou même des autres régions de l’île, mais ils ont été composés également d’anciens libres déchus, andriana, hova ou mainty. Dans le village d’Amboditany (région d’Ambohitrandriamanitra-Alasora), dans lequel les matériaux utilisés dans la thèse ont été collectés, cette division de la société en deux catégories sociales se retrouve au niveau de la structure du village et de la toponymie. Le village est partagé en deux quartiers « ambony atsimo » (haut sud) et « ambany avaratra » (bas nord). Le premier est dit le quartier des mainty, le second celui des fotsy (p.74) D’autre part, toujours d’après les représentations, les tombeaux des fotsy sont situés sur la colline d’Ambohitrandriamanitra, tandis que ceux des mainty sont en bas de colline, dans le « voditany ».

Parmi les représentations, l’endogamie est citée par chacune des deux catégories comme une caractéristique de l’autre : endogamie de statut, d’une part, endogamie de parents (groupe de parenté), d’autre part. Si l’endogamie serrée (cousins croisés ou parallèles patrilatéraux) ou de dème (groupe localisé endogame, dont les membres descendent du même ancêtre lointain à l’origine du groupe) a été une règle parmi les anciens libres, actuellement le choix des partenaires pour les fotsy suit une préférence à l’exogamie, en dehors de la région. De leur côté, alors que les choix des conjoints des ancêtres (G+3 par rapport à Ego) auxquels se rattachent les mainty ont été clairement exogamiques, par peur de l’inceste notamment parce que les anciens andevo n’ont appartenu à aucun groupe de parenté, on peut constater que dans les générations suivantes, le mariage endo-villageois est pratiqué mais suit une règle stricte : jamais entre parents. Ces mariages tracent le contour et permettent d’identifier les désormais groupes de descendance dont les ancêtres remontent à l’abolition de l’esclavage. La parenté  pour les groupes mainty est ainsi caractérisée par l’horizontalité (l’alliance), alors que celle des fotsy est marquée par la verticalité (la filiation) (p. 188).

Les ancêtres ont une signification différente pour les fotsy et pour les mainty. Les premiers reproduisent le statut de leurs ancêtres. Pour les seconds, par contre, l’existence d’ancêtres est le garant de l’ancrage ou de l’appartenance au territoire, c’est-à-dire être tompon-tanindrazana. Ancêtre, tombeau et patrimoine (terres) sont les trois éléments qui déterminent ce statut. Ainsi la plupart des groupes mainty ont construit des tombeaux et ont abandonné leurs anciennes tombes (p.191). Tombes et tombeaux présentent des significations différentes. La tombe est un caveau surmonté d’un petit monticule de terre à peine visible. D’après les représentations, les corps y sont jetés sans aucun ordre (selon la position dans la parenté, l’âge ou le sexe). Le tombeau est, par contre, une construction de pierres, et donc solide, dans lequel les corps sont posés sur des lits de pierre suivant une certaine règle. Il permet également l’accomplissement des rituels, de l’enterrement au famadihana (réenvelopper les morts dans de nouveaux linceuls), c’est-à-dire que les morts peuvent devenir ancêtres (p. 237). L’emplacement du tombeau (au milieu d’autres) est également la marque de l’appartenance à une communauté.

L’économie est ici un déterminant important. Construction de tombeau ou accomplissement régulier de rituels mobilisent des moyens financiers. L’agriculture reste l’activité la plus pratiquée dans la région. La terre, principal moyen de production, appartient, pour la plupart, aux fotsy. Le faire-valoir indirect est pratiqué dans la région. Les propriétaires fotsy louent leurs terres ou prennent comme métayers des fotsy et des mainty, les terres des propriétaires mainty, par contre, ne sont cultivés que par d’autres mainty. Dans la région, beaucoup de terres restent non cultivées. En effet, les fotsy, en faible nombre, ne peuvent pas cultiver eux-mêmes toutes leurs terres. Rares cependant sont ceux qui peuvent engager des salariés agricoles, et le faire-valoir indirect constitue un apport d’argent non négligeable mais également un moyen pour les propriétaires d’obtenir certains produits agricoles (et de ne pas en acheter). D’autre part, la proximité de la capitale ainsi que le développement des industries dans son pourtour détournent de plus en plus de villageois de l’agriculture.

L’acquisition du statut de tompon-tanindrazana permet d’accéder à certaines responsabilités au sein du village, que ce soit au sein du fokontany (la communauté rurale de base) ou du temple protestant. Bien que leur organisation soit définie en dehors du cadre villageois, celle-ci est influencée par la structure des groupes de parenté ainsi que par la division de la société en deux catégories sociales. Ainsi, le statut de l’ancêtre détermine l’importance de ses descendants au sein de ces instances. Par exemple, telle famille fotsy est très présente dans la direction du temple parce que leur ancêtre a été le propriétaire du terrain sur lequel le temple a été bâti. De même les membres d’une autre famille justifient leur position par leur ancêtre ancien andriana. Cependant, la mobilisation des familles fotsy, tous parents, lors des différentes élections, explique leur position prépondérante. De leur côté, les mainty, bien que plus nombreux au village, sont peu présents aux tâches de responsabilité. Celles qu’ils acquièrent sont celles que les fotsy leur laissent. Les fotsy continuent ainsi de maintenir une position dominante (p.320).

Cette thèse est l’un des travaux les plus documentés sur le sujet en Imerina et apporte, entre autres, une réflexion intéressante sur le hasina, notion fondamentale à Madagascar. On pourrait cependant regretter que l’influence de la ville, annoncée comme importante, ne soit pas assez démontrée. D’autre part, l’absence de cartes de situation rend difficile, par moments, la compréhension du texte.



Pour citer cet article

Jean Aimé Rakotoarisoa. «La notion d’esclave en Imerina (Madagascar) : ancienne servitude et aspects actuels de la dépendance». TALOHA, numéro 14-15, 29 septembre 2005, http://www.taloha.info/document.php?id=233.