TALOHA
Revue scientifique internationale des civilisations
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numéro 16-17 > Résultats de recherches en coopération

Article

Rituels des tanim-bary  chez les Betsimisaraka d’Andasibe


Douglas William Hume, anthropologue, Université du Connecticut, USA  , D.Hume@UConn.edu.
Traduit par L. Modeste Rakotondrasoa, enseignant-chercheur, ICMAA, lmodesterakotondrasoa@gmail.com.

Date de mise en ligne : 2 novembre 2006

Résumé

Les paysans Betsimisaraka d'Andasibe différencient deux formes de riziculture, le tavy (sur brûlis) et le tanimbary (forme irriguée). Les rituels destinés à protéger le fermier et sa famille sont différents selon la forme de riziculture pratiquée. La différence entre les activités rituelles vient de ce que le tavy fait partie d’un écosystème “sec” alors que le tanimbary appartient à un écosystème “mouillé”. Les deux écosystèmes contiennent des plantes différentes ayant chacune des propriétés spirituelles différentes. Le paysan doit axer ses rituels vers les esprits spécifiques qui habitent chaque biotope. En somme, cet article résume les exigences des rituels agraires des Betsimisaraka  d’Andasibe, leurs causes, la signification et les effets de la perte de relation avec les esprits. Tout cela devrait être considéré dans le processus de développement agricole et de conservation de la forêt à Madagascar.


Texte intégral

En juin et juillet 2004, des entretiens ethnographiques menés dans les environs d'Andasibe avec des Betsimisaraka sur les rituels associés au tavy (culture du riz sur brûlis) nous ont fait découvrir qu'il y a des rituels semblables faits quand les paysans cultivent des tanim-bary (culture de riz irriguée). Les buts des rituels sont les mêmes : assurer une bonne récolte de riz et protéger le paysan et sa famille des maladies. Il y a quelques changements quand les paysans parlent de ce qui est correct pour les rituels associés au tanim-bary. Ces changements se rapportent aux propriétés du lieu (par exemple, quand le terrain est “sec” ou quand il est “humide”). La collecte des rituels associés au tanim-bary a toujours été secondaire par rapport à celle de données quantifiables sur la variation des rituels du tavy, on ne sait pas quel consensus peut exister entre les paysans de cette région.

Cet article porte sur une discussion des réponses les plus communes des paysans concernant les rituels exécutés à propos des tanim-bary et conclut sur une courte discussion de la pertinence de ces conclusions pour le développement agricole de la région d’Andasibe à Madagascar.

Quand les paysans parlent des rituels qu'ils exécutent pendant la culture des tanim-bary, ils commencent en décrivant les différences entre les rituels des tavy et ceux des tanim-bary. La première distinction portait sur la présence des différences entre les rituels. Un paysan a expliqué que “le tavy est fait dans la forêt et le tanim-bary là seulement où il y a de l'herbe et aucun arbre.” Dans les régions où il n'y a pas d'arbres mais seulement de l’herbe, il n'y a pas de plantes ayant des pouvoirs spirituels qui peuvent faire du mal au paysan et/ou à sa famille. Dans la forêt, deux plantes [le ranalahy et le vahimifehy (plante grimpante noueuse)] ont des propriétés spirituelles spécifiques qui peuvent entraîner la maladie ou la mort du paysan ou d’un des membres de sa famille. On croit que le ranalahy abrite des esprits d’animaux décédés. Aucun des informateurs, y compris le mpanandro (devin-guérisseur), ne sait comment les esprits animaux sont venus habiter le ranalahy, mais tout savent que si cette plante est abattue pendant la préparation des terrains, il peut en résulter une maladie du fermier ou de sa famille. Les gens croient que le vahimifehy, et peut être toute plante grimpante nouée renferme le pouvoir spirituel d'Andriamanitra (Dieu). D'après un mpanandro dans la région d’Andasibe, si cette plante grimpante est coupée ou n'est pas respectée (par exemple, si on la secoue ou si on la frappe), le paysan peut devenir très malade et peut mourir en quelques minutes. Dans l'un et l'autre cas, si une de ces plantes est dérangée le paysan doit prier et offrir les objets suivants sur des feuilles de ravinala (« l’arbre du voyageur », Ravinala madagascariensis) ou une autre plante à grosses feuilles [par exemple, akondro (banane) ou longoza (gingembre sauvage)] pour apaiser l'esprit: du tantely (du miel) et du vary fotsy (du riz blanc cuit).

Quand il n’y a pas de ces espèces d’arbres où logent les esprits, il n’y a pas besoin de rituel. La différence principale entre les deux types d'agriculture est que le tavy nécessite des rituels plus variés et plus compliqués que le tanim-bary simplement du fait qu’il y a plus d’esprits d’arbres dans les forêts que dans les prairies.

Le paysan définit le tanim-bary par la catégorisation en deux types : le terrain “sec” (par exemple, les vallées et les champs plats) et le terrain “humide” (par exemple, les marais). Ils croient que les deux types “sec” et “humide” ont des propriétés spirituelles communes. Les paysans rapportent qu'ils prient Andriamanitra (Dieu) pour avoir une bonne récolte et de la pluie en suffisance. De plus, les zanahary (émanations d'Andriamanitra) peuvent habiter les deux types de terrain. Les prières et offres sont faites au zanahary pour assurer que le paysan ne tombe pas malade ou se blesse en cultivant cet emplacement. Les offrandes communes incluent : du tantely (miel) ou du siramamy (sucre), du riz blanc et quelques types d'alcool [par exemple, toaka-gasy (alcool de la canne à sucre), betsabetsa (alcool de riz ou de miel) ou un autre alcool qui s’avère disponible].

Si les terrains “sec” et “humide” possèdent des caractéristiques communes, ils ont aussi des traits spirituels distinctifs qui nécessitent des rituels spécifiques. Le terrain “sec” est le lieu que les razana, ancêtres, ont occupé et dont ils sont propriétaires. Pour les cultures en terrain « sec », le paysan doit prier et faire des offrandes aux razana. Les offrandes habituelles sont les mêmes que  ceux utilisés pour les zanahary. Avant de commencer toute construction de canaux d'irrigation, le paysan mettra tout ou partie des offrandes rapportées sur une large feuille et invoquera les razana. Les terrains « secs » sont aussi les logements potentiels des vazimba (émanations de dieux, mais moins puissants que les zanahary). Les vazimba occupent naturellement l'eau, mais ceux qui se sont déplacés pour habiter les terrains “secs” sont plus puissants et peuvent causer plus de mal au paysan et à sa famille. Sur la terre « sèche », le vazimba  possède des miroirs et a connaissance des fanafody (médecine malgache). Il utilise ces articles sur la terre « sèche » pour communiquer et affecter des gens. Si un paysan fait quelque chose qui est fady, taboue, sur leur terre, comme par exemple déféquer, ils peuvent le tuer en quelques secondes. Si un paysan pense que des vazimba de terrains « secs » habitent une parcelle qu’il veut utiliser, il consultera le mpanandro pour avoir les instructions et les fanafody pour enlever l'esprit de cet emplacement.

Contrairement aux terrains “secs”, les terrains “humides” sont l'habitat naturel du vazimba. Les offrandes habituelles aux zanahary et razana suffisent pour assurer une bonne santé au paysan. Aucun des paysans n'a fait de prières ou d’offrandes à des vazimba dans des terrains “humides” qu’ils cultivent, mais une autre force spirituelle exige un traitement spécial. Plusieurs informatrices ont expliqué que si un enfant meurt avant d’avoir un an ou par fausse couche, il est enveloppé dans un linceul et enterré dans un marais. Si l'enfant meurt un mardi matin, il y a l’interdit de l'enterrer immédiatement : on doit attendre au moins le mardi après-midi. Les informateurs et mpanandro ont expliqué que si un enfant meurt avant son premier anniversaire, il doit être enterré dans un marais afin que la mère reste “humide” (fertile). Si l'enfant est enterré dans un cercueil sur la terre “sèche”, comme c’est la coutume pour les adultes et les enfants de plus d’un an, la femme deviendra “sèche” (stérile) et ne sera plus capable de porter d'enfant. Le degré d'humidité du cimetière de l'enfant correspond à la capacité pour les femmes de porter des enfants. L'impact de ce rite de l'enterrement pour l’agriculture est qu'aucun paysan de la région d’Andasibe ne fera sciemment de tanim-bary dans aucun des quatre marais qui sert de tombeaux d’enfants parce qu'ils risquent de devenir malades et ne pas avoir de récolte à cause des esprits malfaisants des enfants. Ainsi par exemple, un informateur m'a parlé d'un paysan immigré qui a essayé de cultiver du riz sur un des marais d'enterrement. Le paysan et sa femme sont devenus malades et n’ont pu avoir qu’un cinquième de récolte. L'homme et sa femme ont ensuite consulté le mpanandro qui leur a donné des fanafody pour rétablir leur santé, mais leur récolte a été perdue.

Tous les rituels mentionnés plus haut doivent être faits avant la préparation des canaux d'irrigation pour les tanim-bary. En outre, presque la moitié des paysans a rapporté que les rituels ont eu besoin d'être fait seulement la première fois que tout le terrain a été préparé pour être un tanim-bary. D’autres ont déclaré que les rituels doivent être repris chaque fois qu’une nouvelle parcelle va être mise en culture. Deux informateurs ont raconté que des offrandes spéciales peuvent avoir besoin d'être faites si les esprits des ancêtres le veulent. Ni l'un ni l'autre des informateurs n’était capable de me dire comme ils sont parvenus à savoir ce que les esprits de l'ancêtre aime ou n’aime pas, mais chacun a déjà apporté une offrande de café et/ou de tabac en plusieurs occasions.

L'importance de la description de ces rituels est double. D’abord la documentation ethnographique de rituels agricoles Betsimisaraka manque généralement dans la littérature anthropologique (pour une exception, cf. Razafiarivony 1995). Ensuite, plusieurs institutions internationales et bureaux d’études sont actuellement en train d’explorer les méthodes possibles pour instituer un changement des usages agricoles dans les régions de l'est de Madagascar, mais n'étudient pas les impacts socio-culturels d'un tel changement (pour une vue complète de cette vision et de leurs tenants, cf. Hume, sous presse). Leur but est d’enrayer la pratique des tavy et d’intensifier les techniques de riziculture irriguée dans la région. Sans une compréhension des rituels des tanim-bary décrits ci-dessus, la transition risque d’être difficile, parce que les marais qu’on voudrait préparer pour l’agriculture ne sera pas considéré par les paysans locaux comme exorcisés et sûrs à cultiver. On peut imaginer qu'un terrain préparé à l’aide d’engins lourds (tracteurs, etc.ndtr) pour être un tanim-bary sans les rituels appropriés que demande la terre donnée aux paysans locaux serait refusé à cause de la croyance en la présence de zanahary, razana, vazimba ou esprits d’enfants. Parce que ces esprits n'auraient pas eu d'offrandes ni de prières qu’on leur a faites, ils causeront maladie ou mort au paysan et/ou à sa famille, si bien que peu de paysans travailleraient volontiers cette terre. C’est seulement par une étude de l'écologie, de l’économie, de l’agriculture ainsi que des croyances et rituels de la région qu’un programme de développement  peut poser toutes les questions, de la simple technique au spirituel, pour rehausser la probabilité de succès du changement projeté.



Bibliographie

Hume, Douglas. 2006 Agriculture and Conservation in Eastern Madagascar: Stakeholder Perspectives and Cultural Belief Systems. Conservation and Society 4(2):287-303.

Razafiarivony , Michel. 1995  Le Riz, un Aspect de l'Identité Culturelle Malgache en Question. in Ebb and Flow of Influences. S. Evers & M. Spindler Eds. IIAS - Leiden : 237-247.

Pour citer cet article


Douglas William Hume et Traduit par L. Modeste Rakotondrasoa. «Rituels des tanim-bary  chez les Betsimisaraka d’Andasibe». TALOHA, numéro 16-17, 2 novembre 2006, http://www.taloha.info/document.php?id=321.




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