TALOHA
Revue scientifique internationale des civilisations
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numéro 14-15 > Etudes et Recherches

Article

Charles Renel et le culte traditionnel

Des carnets de voyage aux oeuvres romanesques et scientifiques : une lecture anthropologique du culte traditionnel à Madagascar à travers ses écrits


Delphine Burguet, Chercheur associé à l’ICMAA, db@simicro.mg.

Date de mise en ligne : 28 septembre 2005

Résumé

Pendant ses seize années passées à Madagascar, l’île a été source d’inspiration et de réflexion pour Charles Renel. Administrateur, mais également romancier et ethnographe, il a décrit minutieusement dans ses carnets de notes, qu’il a rédigés lors de ses nombreuses tournées d’inspection à travers l’île, non seulement ce qu’il vivait, y compris ce qui lui était servi pour ses repas, mais également ce qu’il voyait, des paysages à l’architecture et l’habitat, des toilettes et parures aux différentes coutumes. Ces carnets de voyage ont alimenté aussi bien ses romans que ses autres ouvrages qui se veulent plus scientifiques. L’œuvre de de Charles Renel constitue une référence en particulier pour la religion traditionnelle. Il a dessiné dans ses carnets de notes différents objets rituels et lieux de culte et a décrit des rituels auxquels il a pu assister. Les informations publiées par Renel proviennent de ses enquêtes personnelles mais également de collectes effectuées par des Malgaches. L’importance de l’œuvre de Charles Renel réside dans la valeur de ses observations ethnographiques : il a essayé de garder une position objective, sans le jugement de valeur que l’on attendrait d’un administateur colonial. N’a-t-il pas fait dire au héros d’un de ses romans, qui n’est autre que Charles Renel lui-même, qu’il voyait maintenant les choses du point de vue des Malgaches ?

Abstract

During the sixteen years spent in Madagascar, the island had been a source of inspiration and reflection for Charles Renel. Administrator, but also novelist and ethnographer, he described minutely in his notebooks that he wrote at the time of his numerous tours of inspection through the island, not only what he lived, including what was served him for his meals, but also what he saw, from the landscapes to the architecture and the habitat, to the toilets and adornments to the different customs. These notebooks of journey nourished his novels as well as his other works to be more scientific. The work of Charles Renel constitutes a reference in particular for the traditional religion. He drew in his notebooks different ritual objects and places of cult and described the rituals to which he could attend. The information published by Renel come from his personal investigations but also from collections done by Malagasy. The importance of the work of Charles Renel comes from the value of his ethnographic observations : he tried to keep an objective position, without the judgment of value that one would wait for a colonial administrator. Didn't he make the hero of one of his novels, who is merely Charles Renel himself, tell that he now saw the things by the Malagasy point of view ?


Table des matières

Texte intégral

Charles Renel1, homme colonial français du début du 20e siècle est un administrateur, un romancier et un scientifique. Personnage à plusieurs facettes, il participa pourtant de différentes manières au développement de la grande île et à la connaissance de sa culture. Trois formes d’écriture sont utilisées dans son oeuvre : le journal (carnets de notes de tournée dans plusieurs régions de Madagascar entre 1907 et 1922), le roman (cinq romans dont Le décivilisé) et l’ouvrage scientifique (deux publications sur la religion traditionnelle malgache et d’autres sur les contes). Par un travail de recoupement tant dans la forme (les genres littéraires) que dans le fond (sources ethnologiques, réflexions et impressions personnelles), nous tenterons de connaître l’individu, son intérêt scientifique pour le culte traditionnel malgache et son approche de celui-ci.

Charles Renel est à la fois qualifié d’homme de science et littéraire. Cette érudition est sensiblement héritée de son père (ingénieur et collectionneur d’estampes et autres objets d’art). Il fut professeur de philologie à la faculté des lettres de Lyon et publia en 1898 sa thèse de doctorat : L’évolution d’un mythe (rapprochement d’une légende védique du mythe grec des Dioscures) et, plus tard, des études sur : Les Cultes militaires de Rome (1903) et Les religions de la Gaule avant le christianisme (1905). Selon ses propos, Charles Renel paraissait alors limité dans son analyse globale des faits religieux et frustré des données archéologiques et bibliographiques recueillies lors de ses recherches. C’est alors qu’un travail ethnographique prit sens dans sa nouvelle approche scientifique : il constituait en une collecte de faits et de pratiques directement observables.

En tant que directeur de l’Enseignement, il arriva en 1906 à Madagascar sous l’autorité du Gouverneur Général Augagneur. Sa fonction l’amènera à voyager dans le pays afin de fonder et, par la suite, de superviser l’enseignement (écoles du premier et du second degré et lycées).

Il parait très clairement que sa fonction n’était pas la seule motivation à se rendre sur la grande île2. Il écrit lui-même :

« J’ai donc fini par où j’aurais dû commencer, et j’ai choisi Madagascar comme champ d’études » (Ancêtres et Dieux, 1923 : 1).

Au lieu des trois années de mission initialement prévues à Madagascar, il y restera seize ans. Au cours de ses voyages, il notait ce qu’il vivait et ce qu’il voyait : le nom des villages, l’heure d’arrivée, l’architecture de l’habitat, le climat, les paysages et les coutumes. Les menus même de ses déjeuners et dîners y étaient parfois consignés ! De cette minutie sont restés ses nombreux carnets de notes dont il était toujours muni.

Ce sont ces carnets qui vont nous apporter les informations nécessaires à une lecture de ses écrits en général tant sur sa vie que sur ses recherches et constituer l’analyse des données brutes de ceux-ci à celles étoffées tirées de son oeuvre tant romanesque que scientifique.

Charles Renel est l’auteur de : La race inconnue ; La coutume des ancêtres ; Le décivilisé ; La fille de l’île rouge ; L’oncle d’Afrique. Aux côtés d’un exercice certain d’imagination et de celui d’une élaboration d’une trame fictive, il semblerait que les carnets de notes de tournées aient été la source des informations majeures constituant ses oeuvres romanesques. Si nous étudions la forme de ses écrits, nous constatons que dans les deux genres d’écriture (le journal et le roman qui sont a priori des genres différents), nous retrouvons un style semblable : fluide et poétique dans la description des couleurs, des sons, des odeurs et des lumières. Si l’on se plonge dans cette série de notes, on y trouve une atmosphère romanesque et un style non restreint, libre donc de décrire des sensations et des perceptions.

Voici un très court passage tiré d’un carnet de voyage :

« ...Village d’une trentaine de cases, très joliment situé dans le parc côtier avec de grands arbres, au bord de la lagune. Celle-ci profonde, à peine bordée de quelques roseaux, à l’aspect d’un grand lac, bordé de forêt. Derrière plusieurs lignes de montagnes boisées et pittoresques... »  (note du samedi 27 août 1921 à Antandroho : 83 – 84).

Dans Le Décivilisé, le premier de ses romans, mettant en scène « le transfert colonial et ses avatars » (Le Décivilisé, 1923, éd. 1998 : 5), les passages de cette nature impressionniste sont nombreux et enrichis de l’imaginaire romanesque :

 « Adhémar aime errer sur la dune si étroite qu’à chaque instant, entre les arbres, on aperçoit à la fois les lagunes et la mer, celles-là calmes, d’un beau bleu indigo ou d’un gris sombre, selon la couleur du ciel, celle-ci glauque ou opaline... Ces plages colorées, Adhémar se rappelle les avoir vues, presque irréelles, dans les tableaux de Gauguin, le peintre de l’Océanie... » (Le Décivilisé, 1923 : 96).

A côté de cette ressemblance de style, nous pouvons aussi remarquer d’autres similitudes. Si nous nous arrêtons, à présent, sur le fond de ces deux genres littéraires, nous constatons une cohérence entre l’écrivain et ses personnages. Adhémar, dans ses errances et ses souvenirs n’est-il pas Charles Renel lui-même ? Ce transfert facilement observable est souvent justifié lorsqu’on parcourt ses carnets de notes.

Outre « ses » sensations, Charles Renel note aussi des idées qui paraissent devenir alors la propriété idéologique d’Adhémar. Ce sont aussi des situations rencontrées lors de ses tournées qui sont remaniées et placées dans une trame. Le vécu des gens rencontrés au cours de ses voyages et son propre vécu se mélangent pour ne former qu’un. Ce héros peut ainsi exprimer, montrer et démontrer certains méfaits de l’époque coloniale ou encore certaines perceptions de la culture malgache à cette même période de l’histoire. On le surprend à écrire pour lui-même des réflexions sur sa vie en général et sur ses préoccupations quotidiennes en particulier. Il les remet en cause lorsqu’il savoure à certains moments de repos cette plénitude et cette douceur de la vie qu’il ressent à Madagascar. Dans un de ses carnets, il relate une anecdote vécue par un instituteur voulant faire une exploitation de caféiers :

« Je causais hier soir avec le chef du village de Marohita. Les gens de ce pays sont réfractaires au jardin scolaire et aux choses nouvelles en général. Ils préfèrent s’en tenir à la tradition et à leurs connaissances héréditaires, idée que le chef exprime joliment de la façon suivante : « les choses que les ancêtres apprennent déjà à nos enfants dans le ventre des femmes. » L’instituteur avait essayé une pépinière de caféiers, mais les gens du village se sont arrangés pour les faire mourir en les arrosant la nuit avec de l’eau bouillante. Quand il y aura ici des plantations de caféiers, disent-ils, les Vazaha viendront prendre toutes nos meilleures terres » (notes de tournée dans l’Est,  mardi 7 septembre 1915 : 115 – 117).

Dans son roman, il reprend l’idée fondamentale et en façonne des idées clairement exprimées de la bouche du personnage :

« Maintenant qu’Adhémar voit les choses du point de vue Betsimisârak, le problème devient très clair. Les Européens disent aux Betsi :

Nous sommes venus ici pour vous civiliser. Or civilisation signifie progrès par l’acquisition de nombreux biens nouveaux, inconnus de vous...

Mais nous ne tenons pas à votre civilisation, répondent les Betsi. Nous nous trouvons heureux comme nous sommes. Nous nous déclarons prêts à vous donner, en quantités raisonnables, des bœufs ou des piastres, même du caoutchouc et du miel, à vous prêter à l’occasion nos femmes et nos filles. Mais laissez-nous rester paresseux à notre aise.

- Il ne s’agit pas de savoir, répliquent les Blancs, si vous voulez ou non travailler. Vous n’êtes pas juges de cette question. Il faut que vous travailliez. Et, pour commencer, nous allons instruire vos enfants... » (Le Décivilisé, 1923 : 90).

Dans son écriture romanesque se mélangent des impressions personnelles à l’auteur, comme nous l’avons exposé, mais également des observations ethnographiques. En effet, ces dernières alimentent aussi fort bien ses pages littéraires. Ce sont par exemple les descriptions de l’habitat selon l’orientation astrologique ou encore quelques détails de parures vestimentaires, de bijoux et de coiffures.

Au côté de son vécu et de ses observations sur le quotidien malgache, il se servait aussi de ses connaissances ethnographiques concernant la pratique du culte traditionnel pour alimenter ses pages de roman, rendant ainsi l’histoire plus « culturelle » et plus « cultuelle ». Ayant saisi toute l’importance des actes de sorcellerie dans le quotidien malgache, il n’hésite donc pas à relater des histoires qui mettent en scène des conflits d’intérêts de diverses natures orientées selon la dimension magico-religieuse de la culture malgache.

« Un bruissement de feuilles et de branches froissées : dans l’un des plus hauts tanguins une forme humaine, juchée, s’étire, cueille une à une les noix vénéneuses. Adhémar reconnaît le vieux Dâhi, le Piroguier-du-goulet, redouté pour ses maléfices. Quel talisman funeste prépare t-il, pour avoir besoin des fruits de l’arbre de mort ? Médite-t-il de tuer Tavoul pour qu’Inghîta puisse épouser le fils des Chercheurs-de-miel ? 

Au pied des tanguins, une femme se penche vers les herbes et les buissons ; c’est Simpâna, la meneuse de caïmans. Elle cherche dans le gazon touffu les simples hérités des anciens, les plantes qui guérissent ou qui tuent. En même temps, elle marmotte des paroles confuses, les incantations pour détourner la colère des Esprits, et les formules pour rendre efficaces les talismans.

Tous deux sont si occupés qu’ils n’entendent pas venir le Blanc. Lui ne voudrait pas les surprendre dans leur louche besogne. Il tousse pour les avertir. Simpâna aussitôt s’agite, ramasse une brindille de bois mort, puis, se redressant et tournant vers Adhémar sa figure chafouine, elle s’écrie :

- Nous venons prendre du bois sec pour faire cuire le riz, et des remèdes pour guérir les petits enfants des piroguiers... » (Le Décivilisé, 1923 : 101).

Si Charles Renel a travaillé de manière scientifique, c’est-à-dire avec une objectivité certaine, dans l’élaboration de ses ouvrages ethnologiques, exposant les faits en les décrivant et les analysant, il se « libère » alors par la plume dans ses ouvrages littéraires. S’il était sensible aux paysages, aux décors environnants et à la beauté des gens, comment l’exprimer alors, lui, ce littéraire ? Il a su faire la distinction entre une littérature et une documentation selon une source commune qu’est le journal. D’une part, il transmet son vécu tout au moins sensoriel et subjectif ainsi que les scènes quotidiennes  par ses romans et, d’autre part, il contribue scientifiquement à la connaissance des pratiques religieuses traditionnelles malgaches.

Pour les chercheurs ethnologues en général et pour les malgachisants en particulier, les écrits scientifiques de Charles Renel constituent une documentation bibliographique de référence dans le domaine de la recherche sur la religion traditionnelle malgache. Il s’est intéressé de près aux pratiques du culte traditionnel, à la croyance ancestrale, aux lieux et aux rituels ainsi qu’aux traditions orales. Cette motivation s’inscrit dans la lignée de son intérêt pour les religions en général, nous l’avons déjà évoqué.

Ce qui est particulièrement remarquable est son approche objective. Toutes ses pages écrites qui constituent son journal ne font pas transparaître des pratiques mauvaises ou « sauvages » du culte traditionnel, par exemple, image négative que beaucoup d’autres ont tenté de véhiculer. Le fait même de regarder, de décrire, de dessiner et de raconter nous montre son recul scientifique certain et son intérêt pour le religieux. Sur ce point, il est fort appréciable qu’un administrateur de la fin du 19e siècle, début du 20e siècle puisse nous rendre compte des pratiques religieuses faites à travers l’île avec une certaine neutralité. Il tente ainsi d’aller en profondeur dans sa démarche lorsqu’il entre en contact avec le guérisseur du village pour s’informer des recettes médicinales et de la signification des ody, par exemple (nous développerons ce volet dans le prochain chapitre de cet article).  

Sa méthode d’enquête est accompagnée d’une description de la gestuelle rituelle et des objets qui les accompagnent : il dessine au crayon ou à la plume les ody sous forme de colliers, les pierres levées  tsangambato, les poteaux de sacrifice hazomanga, les mohara... Notre sujet se limitant au cadre scientifique du culte traditionnel, nous ne reproduirons pas ici les croquis représentant la diversité de son intérêt pour la culture malgache : outre ces objets rituels et des lieux de culte dont il est question, il a dessiné quelques paysages qu’il admirait (ceux-ci furent sans doute une source d’inspiration littéraire), des objets domestiques, des instruments de musique, des bijoux... Nous livrons, à présent, quelques dessins de sa main, afin de mettre en valeur son travail ethnographique. Ces « coups de crayon » sont restés un trésor caché qu’il est intéressant de découvrir aujourd’hui tant pour notre intérêt scientifique que pour notre curiosité esthétique. Ces croquis ont pour fonction d’ « illustrer », d’ « appuyer » et de « visualiser » les écrits. Nous joignons donc à ces illustrations les notes ethnographiques qui leur font face3.

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« De nombreux habitants arrivent venant de l’autre côté du Sakaleona pour assister à un sikafara (pour avoir enfants). Les femmes ont la tache ronde en terre blanche au milieu du front et les enfants 3 taches, une au milieu du front et une sur chaque joue, ou bien le fer à cheval avec raie sur le nez. »4

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« 9H35 Petit hameau de Ahitremboka5 bcp6 rizières et bananiers. Lieu de culte : tsangambato entourée d’un lamba avec bouts d’étoffes et cornes de zébu. Des bandes rectangulaires d’étoffe blanche (0.30 sur 0.15 par ex.) sont fixées à un bâtonnet (cf. oriflamme) et ce bâtonnet est attaché transversalement à la fourche du pieu. C’est la première fois il me semble que je constate ce fomba. Qqs7 tsangambato. 10h. Petit hameau. Nombreux piquets fourchus avec figés dedans des boucranes8, des pots, des marmites. »9

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« 8h15. 2 petits hameaux sur des collines (Akanotra et Ahimanatrika10). Lieu de culte : 1 ligne de 9 pierres 1........17...... 1 transversale de 3. 8 de ces pierres sont entourées de lamba. A l’extrémité des 2 grandes lignes sont 2 petits pieux fourchus de 1m et 1m 80 de haut auxquels sont fixés en travers bâtonnets avec oriflamme blanchi de 0 m 60 x 0 m 15 l’une. Le long de la grande ligne 2 petits nœuds de bambous fichés dans le sol contre les pierres pour les offrandes de miel ou de toaka. Un peu plus loin près d’un champ de manioc un piquet d’1 m 50 auquel sont suspendus une gerbette de riz et un bout de corne contenant du miel. »11

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 « 8h10 Morafeno (20c)12 ; 8h15 Befotsy (40 cases) ; 9h Ampitambo, gros village surtout hova. Inspecté école. Tué une perdrix. »13

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« Doany. Enorme Madiro très vieux, divisé en plusieurs troncs, l’un des troncs gros comme le corps d’un homme est enveloppé jusqu’à une certaine hauteur de lambas ».14

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 « Le village d’Ambodivohitra est situé comme son nom l’indique au pied des montagnes. Lieu fertile avec sakoa et manguiers. Village dissimulé dans les bananiers et les faux cotonniers. Population mêlée avec forte prédominance de l’élément tsimihety, beaucoup de Sakalaves aussi, des Makoa et qqs15 rares Hova. Je vois plusieurs femmes tsimihety qui ont fixé à l’aile gauche du nez une pièce de 0f50 en argent. Cf boutons en or des femmes sakalava, rosaces. Ody : la plupart des femmes tsimihety portent autour du cou un collier de perles souvent blanches et rouges auquel est suspendu un ody : petit sac minuscule avec mixtures flanqué de petits morceaux de bois ou de racines enfilés. »16

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 « 8h. Montagne véritablement couverte de tombeaux. Nombreux vatolahy aussi. Les tombeaux sont carrés, en pierres sèches, en général plates et rangées de façon à faire extérieurement des murs très réguliers, hauts de 1m à 1m50. raremt17 à 2 étages. raremt grandes dalles plates dressées ds18 les murs. A l’intérieur, au-dessus, dépression concave qqfois19 profonde et les pierres brutes mises en ordre.

Sons d’anjombona : auj.20 dimanche, on appelle les Betsileo à la prière, comme des boeufs.

8h20. [  ] grand trou à bœufs, circulaire (8 à 10m de diamètre) avec mur régulier en pierres sèches [  ]

plan de tombeaux Betsileo de cette région :

B. Pierres levées de 40 à 50 cent. Aux 4 angles du tombeau, sur le dallage qui l’entoure. »21

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« Autre type, semble récent. Porte d’arête de terre en dos d’âne, va en s’amincissant recouverte souvent près du tombeau (entrée) de quelques pierres brutes. »22

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 « Quelquefois les vatolahy sont posés sur un dallage au ras du sol ou légèrement surélevé. A côté de certains est dressé un piquet de la hauteur du vatolahy rond et avec une sorte de moulures ; en haut en pointe, sont en général à demi-pourris et couverts de mousse. Très vieux. Usage depuis longtemps perdu. Remplacé sans doute par les tables d’offrande. »23

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« Vatolahy et piquet d’offrande (celui-ci ancien et aux ¾ pourri) près d’Alarobia-Vohiposa

Départ d’Alarobia à 12h15

2h. Tombeaux et lieu de culte intéressants

A, C, de 2 m, 2m30 et 1m70, taillés (parallélépipèdes) et un totem en bois sculpté.

A : 2m x 0,60 x 0,40. En haut, reste de bois

B : poteau de 3m50 de haut, de 0m35 de côté.

5 registres de représ. géométr. aucune représ. d’animal.24

C : 2m30 x 0.70 x 0.40 taillé

D : 1.70 x 0.50 x 0.30 taillée d’une façon moins complète. »25

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 « Aux alentours, plusieurs très longs tokolava. Nombreux tombeaux. Près de beaucoup de tombeaux, dans cette région, il y a des vatolahy soigneusement taillés (parallélépipèdes) et qqfs26 un poteau sculpté. 1, 2 ou 3 vatolahy. Ces dispositions sont par ex. les suivantes. Ts les poteaux avaient une armature pour porter les boucranes. On voit encore à la partie supérieure les mortaises et les débris de tessons et, par terre, près de certains, des morceaux de bois, débris de l’appareil. Certains tombeaux, au lieu d’avoir la concavité avec pierres sans ordre, au-dessus, ont au contraire un dessus parfaitement plat en pierres sèches, de façon à constituer un parallélépipède sans qu’aucune pierre dépasse. Il y a eu évidemment une tendance à fignoler de plus en plus les tombeaux et vatolahy et il semble qu’on en trouve de + en + soignés et de moins en moins anciens, à mesure qu’on avance d’Ambohimahasoa vers Fiadanana. »27

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« L’évolution semble avoir été la suivante : tas de pierres brutes vaguement carrés sur un rocher rond. Masse de pierres carrées sur tanety avec dessus concave. Parallélépipède complet (croquis) ligne de tokolava de 40, 50, 60 m de long semblent disposés sans grand ordre mais le plus souv.28 en ligne droite. Les poteaux que j’ai vu me semblent déjà en – bon état qu’il y a 5 ans. Je crois qu’ils disparaîtront t.29  bientôt. »30

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« Lieu de culte (vatondrazana) au milieu du village de Maintinandry. Arrivée à Maintinandry à 4 heures. »31

Dans notre approche des écrits de Charles Renel, nous avons tout d’abord évoqué son oeuvre romanesque. Nous pouvons ainsi prendre en compte les contenus littéraires car ils paraissent être déjà un support à quelques lectures que nous pouvons faire. Elles vont nous permettre d’aboutir à une lecture des écrits concernant ce rapport ambigu avec l’objet d’étude. Il faut bien évidemment ne pas prendre en compte l’histoire comme documentation, l’exercice littéraire n’étant pas celui-là, mais, toutefois, parallèlement aux carnets de notes de tournée et aux ouvrages ethnologiques, il est intéressant d’en faire une lecture analytique. Sous cette plume de légèreté littéraire de par le contenu fictif et romanesque, il est possible d’en dégager une approche scientifique.

En effet, si nous reprenons le passage cité dans le chapitre précédent, nous voyons bien qu’il nous indique sur le caractère discret voire secret de la pratique. Sans le révéler franchement, il nous éclaire sur la manière dont sont appréhendées la croyance et la médecine magico-religieuse. Elle rejoint d’autres écrits qui, ceux-là, exposent de façon claire le rapport du religieux avec les étrangers en général et avec les administrateurs en particulier. Il mentionne cela dans ses carnets :

 « Dans les petits villages, il n’est presque pas d’enfant ou de femme qui ne porte au cou un ody. Dans les gros villages plus civilisés comme Masomeloka, ce culte est beaucoup moins apparent. Cache t-on les ody par crainte des Vazaha ou ont-ils moins de succès qu’autrefois ? Difficile à déterminer » (Carnet de notes de l’Est, 1912 : 146).

Quelques pages plus loin, il écrit :

 « En passant en filanzana dans les villages et hameaux, je constate que presque toutes les femmes et enfants portent autour du cou des ody. Au contraire, je n’en vois presque pas, quand je séjourne, c’est que les gens les ont enlevés par crainte des Vazaha. Je m’assure de la chose à diverses reprises d’une façon certaine. Quand j’arrive, ody. Quand on voit que je m’arrête, 10 minutes après, la plupart ont disparu. Ainsi à  Ambinanidavakona, je constate chez deux vieilles le ody maimbo cité plus haut et divers autres dont on ne veut pas me donner l’explication. Pour les femmes, on me dit : ornement, pour les enfants : jouet » (Carnet de notes de l’Est, 1912 : 158 – 159).

Il nous oriente ainsi sur les difficultés méthodologiques que pouvait rencontrer l’ethnologue. La relation avec « l’autre » est parfois délicate voire impossible selon le contexte politique du moment ethnographique et selon ce que l’observateur pourrait représenter. Charles Renel était administrateur du pouvoir colonial. Comment pouvait-il réellement gagner la confiance des gens alors que le pouvoir en place interdisait le culte traditionnel ? Il était normal qu’un « sorcier » se cache de peur d’être condamné, il était normal qu’un malade fasse disparaître ses remèdes traditionnels par crainte d’être réprimandé. Charles Renel a donc rencontré quelques difficultés pour pouvoir approcher de près la pratique cultuelle, celle intimiste en tout cas :

 « Il y a aussi 6 Antalaotra, de type assez curieux, avec deux femmes de même race ; les autres ont épousé des Betsimisaraka. Ces Antalaotra ont le teint cuivre mais surtout la figure très intelligente d’un ovale allongé le nez un peu brusque, les pommettes non saillantes, les lèvres relativement grosses. Il y a évidemment chez ces hommes du sang arabe, comme ils le prétendent. L’un d’entre eux cause assez longuement avec moi. J’achète des vatolalaka à son fils, qui a tout à fait l’air d’un petit juif, le nez mince et busqué. Je parle à son père des Antalaotra et peu à peu nous entrons en confiance. C’est un sorcier. Après beaucoup de tergiversation il consent à me montrer des fanafody mais à l’intérieur de la case pour qu’on ne le voit pas. » (Carnet de notes de l’Est, 1915 : 81 – 83).

Pourtant, Charles Renel, dans l’introduction de son ouvrage Les Amulettes malgaches, ody et sampy, nous indique sur ses rapports humains réussis durant ses enquêtes :

 « L’observation des phénomènes religieux n’est pas difficile à Madagascar, parce qu’il y a peu de rites secrets. D’autre part les Européens sont l’objet quelquefois de la vénération ou tout au moins du respect des Indigènes. Ceux-ci les considèrent comme étant d’une caste supérieure, et les admettent assez facilement à toutes les cérémonies. » (Les amulettes malgaches, 1915 : 2).

Cette dernière citation expose une autre forme relationnelle, une forme « facile » de communication et d’observation des faits. Il évoque le fait que les rites sont très peu secrets, donc publics. Les citations tirées de ses carnets de notes montrent bien que l’observation des phénomènes religieux n’est pas si facile qu’il le prétend. Il met du temps à convaincre le guérisseur de lui accorder un entretien, par exemple, ou encore il n’arrive pas à obtenir des informations sur les ody qu’il voit autour du cou de quelques femmes. Si nous ne pouvons dire que l’observation ethnographique est un exercice difficile ou facile, il reste dans tous les cas délicat. Ce travail du contenu des carnets de notes nous a donc permis une deuxième lecture du rapport de Charles Renel avec ses informateurs.

Il nous donne aussi une information importante lorsqu’il poursuit qu’il est plus aisé de faire de l’observation ethnographique dans les provinces où les gens sont encore « païens ». Il différencie donc là, les Hautes Terres, plus en prise avec le christianisme, des autres régions. Toutefois, affirmer que les Merina et les Betsileo sont considérés comme « plus chrétiens » que les autres ne veut pas dire qu’ils aient abandonné le culte traditionnel. Il ne faut pas confondre discrétion et disparition. Dans un carnet de notes de sa tournée en Imerina de janvier 1922, il écrit à ce sujet :

 « Sur le flanc de la montagne, église catholique et temple protestant. Mais il ne faut pas s’illusionner sur la piété chrétienne, toute récente des Malgaches. A gauche du chemin, en bas de la côte, près d’un vieux tombeau, se dresse une pierre levée, autour duquel on a noué un bout d’étoffes selon la coutume ancienne, et tout près sur un pieu enfoncé en terre, on a fiché un boucrane, offrande d’un sacrifice récent. » (Carnet de notes de l’Imerina, 1922 : 61).

Il est vrai que la situation est paradoxale. Charles Renel, l’administrateur colonial est redouté, les gens préférant alors cacher leurs pratiques cultuelles ancestrales. Mais Charles Renel, l’étranger (Vazaha) curieux, l’homme « social » est respecté et admiré, les gens acceptant donc aussi de se livrer à lui. Un passage est à mentionner ici, relevé de son carnet de notes d’une tournée dans l’Est en août 1921 :

 « Des gens du village viennent me consulter pour des malades. Un Vazaha est toujours censé être médecin ou sorcier, et il y a quelque chose de touchant dans cette confiance qu’on met dans l’homme blanc, si redouté d’autre part, je distribue un peu de quinine à quelques fiévreux. Une vieille femme m’apporte sa petite fille, une enfant de 6 ans, malade. Elle a un point douloureux au côté. Je lui pose deux ventouses, et je donne pour 2 jours 2 doses de 20  centigr. de quinine, en recommandant de faire transpirer. Me voilà en délit d’exercice illégal de la médecine. Il n’y a pas de quinine dans ce village, il n’y en a jamais eu. Il faudrait dépenser des millions par an pour quininiser tous les malades, tous les enfants des écoles et peut-être pourrait-on sauver la race. Mais il n’est que temps. »

Outre le fait qu’il nous renseigne sur le rapport de quelques personnes avec la médecine occidentale, Charles Renel nous livre ici la perception de sa propre image sur les autres : une forme de fascination qui enclenche un jeu de va-et-vient entre admiration et rejet.

Il faut souligner alors que cette profusion d’informations ethnographiques n’a pas été entièrement récoltée par sa personne32. Ceci étant dit, nous ne discuterons pas de la fiabilité de ses sources, même si certaines pourraient faire l’objet de discussions, Charles Renel ayant eu le souci de les vérifier autant que possible. A ce sujet, le quotidien Tribune de Madagascar du mardi 14 mai 1935 a fait paraître un article signé E. B. traitant du contenu de l’ouvrage Ancêtres et Dieux. Il est fort étonnant de lire une critique aussi sévère lorsqu’on sait que Charles Renel est un scientifique de formation et un minutieux ethnographe. Cette personne (E. B.) ne savait-elle pas faire la part des écrits de Charles Renel ? Il aurait été intéressant qu’il y apporte des corrections plutôt que de simples constatations personnelles. Comme nous l’avons mentionné plus haut, Charles Renel a su  faire la part de ses écrits entre le roman, le conte et la documentation. Voici, toutefois, afin d’assouvir la curiosité, quelques extraits de cet article :

 « Aucun de ses livres n’a voulu présenter une documentation ! M. Renel mieux outillé que beaucoup d’autres a cherché à réunir tout ce qui a trait au folklore. Il ne lui a jamais été possible d’apprécier par lui-même la documentation qu’on lui présentait. Et, disons-le, il a encore moins cherché à faire de l’histoire !...Quand, pour les besoins de ses écrits, il cite des faits du passé, c’est un choix qu’il fait dans ce qu’ont écrit des prédécesseurs...Charles Renel doit être considéré plus comme un romancier que comme un érudit des choses malgaches... Il y a eu Flacourt, incontestablement, et il y a eu A. Grandidier, dont M.G. Grandidier s’efforce de compléter l’œuvre... Il y a eu des missionnaires français, anglais et norvégiens. Mais leur documentation a surtout porté sur l’époque qu’ils ont vécu à Madagascar...Parmi ceux-ci, l’œuvre la plus remarquable est celle du Tantara ny Andriana du R. P. Callet...Le R. P. Malzac a fait un travail énorme...Mais de tous les auteurs qui ont précédé la venue à Madagascar de M. Renel, aucun n’a essayé de mettre au point les choses du passé et encore moins cherché à interpréter toutes ces misérables bribes d’histoire qui nous ont été transmises, soit d’une façon incompréhensible, soit contradictoire et même souvent inadmissible !...Même pour le folklore, Renel n’a apporté aucun fait nouveau...M. Renel a propagé d’autres erreurs, n’ayant pas suffisamment compris certaines coutumes...Ne parlons pas de documentation, là où il s’agit de contes ou de romans, je le répète. La documentation sur Madagascar est suffisamment incertaine pour qu’on n’égare pas les lecteurs, une fois de plus, à propos des livres de M. Charles Renel. »

Parallèlement à son propre travail ethnographique, ce sont ses collaborateurs « indigènes » installés dans les provinces de Madagascar qui lui fournirent une autre partie de ses informations33.  Il le mentionne d’ailleurs, dans la préface de son ouvrage Ancêtres et Dieux :

 « Les sources utilisées pour ce travail sont très diverses. Je me suis servi tout d’abord de mes notes et enquêtes personnelles, j’ai puisé très largement aussi à une autre source de renseignements, colligés à mon intention et sur mes indications par des indigènes instruits, particulièrement par des instituteurs. » (Ancêtres et Dieux, 1923 : 2)

La pratique du culte traditionnel était mal jugée par les Occidentaux coloniaux et les religieux. Le jugement négatif, le rejet même a poussé les tradipraticiens à pratiquer leur culte de manière plus discrète. C’est aussi cet amalgame entre médecine traditionnelle, culte ancestral et sorcellerie qui influe sur ce comportement de repli. Le guérisseur fut considéré et nommé à cette époque de « sorcier ». Charles Renel, nous l’avons lu, utilise ce vocabulaire pour le désigner. Toutefois, ne le jugeons pas trop rapidement : le contexte historique où il a vécu nous fait comprendre sa démarche. Mieux, nous pouvons être admiratifs de son approche au possible juste et objective, comme nous l’avions dit. Il l’écrit lui-même dans une préface. Son propos est à considérer.

 « Les réticences de leur part proviennent de deux causes : la crainte de passer pour sorcier ou adonné à des pratiques de sorcellerie, la pudeur de manifester ou de révéler des rites ou des croyances qu’on sait en général que l’Européen considère comme ridicules ou inférieures. Les missionnaires ont montré une telle haine pour toutes manifestations du paganisme, et des administrateurs une telle hostilité contre toutes les formes de la sorcellerie, que les Malgaches se méfient à bon droit, lorsqu’on fait une enquête sur ces matières. » (Les amulettes malgaches, 1915 : 2).

Charles Renel tente d’expliquer les raisons pour lesquelles les Malgaches qu’il rencontre sont réticents à se livrer. Il perçoit bien la position délicate de ces individus. Il le dit clairement : les Européens considéraient la pratique traditionnelle comme inférieure. Je me permets alors de prendre cette citation comme propos de référence afin de comprendre ce qui peut se passer quelques décennies plus tard, c’est à dire aujourd’hui. Cette perception de « l’autre » de l’époque coloniale est-elle à présent dépassée tant dans le domaine des sciences humaines que dans celui du quotidien ? Il n’est pas rare d’entendre encore dans le langage commun le mot sorcier pour désigner un tradithérapeute. Aujourd’hui même, les quelques lignes écrites de sa main sont à reprendre. Elles sont même d’actualité car les jugements sont encore sévères à l’égard du culte traditionnel.

Nous sommes face, à ce jour, à plusieurs formes de jugements qui marginalisent encore souvent la religion traditionnelle. Quelques formes du culte sont devenues publiques ; c’est le cas, par exemple, de l’Alahamadibe, le nouvel an malgache (Les ancêtres au quotidien, 2001 : 378). Mais une grande part de la pratique cultuelle reste souterraine. C’est encore la crainte pour les pratiquants d’être mal jugés, d’être mal considérés non plus par les Européens (situation vécue à l’époque coloniale) mais par les Malgaches eux-mêmes. Certains guérisseurs se voient rejetés de leur paroisse parce qu’ils pratiquent une médecine traditionnelle. Cette attitude de mépris des religieux envers les tradipraticiens est un cas qui est loin d’être nouveau : déjà, entre la première et la deuxième République, les jeunes malgaches d’Antananarivo voulant renouer avec la culture malgache se soulevaient contre les églises qui rejetaient en masse le culte traditionnel (Les ancêtres au quotidien, 2001 : 381).

Pour ne pas subir trop violemment le jugement des autres, les pratiquants préfèrent alors se mettre à l’écart ou cacher leur adhésion au culte. Cet isolement serait-il devenu une question de « survie sociale » pour certains d’entre eux ? Les regards négatifs de l’autorité coloniale et des églises ont été remplacés par d’autres qui ont poursuivi cette idée que les Malgaches traditionalistes sont des païens, des sorciers ou encore des superstitieux.

Pour aller plus loin dans cette lecture des écrits de Charles Renel, il est intéressant de constater que les Malgaches pratiquaient aussi bien le culte traditionnel que le culte chrétien. Il écrit :

 « Elles se superposent aux autres, et aucune d’elles ne s’exclut. Au contraire, elles se renforcent : on ne saurait prendre trop de précautions. Le Malgache devenu chrétien invoque ses ancêtres en même temps que le dieu des protestants ou des catholiques, il porte un scapulaire ouvertement, et en secret une ou plusieurs amulettes ; au sortir du temple ou de l’église, il s’en va oindre de graisse ou de miel la pierre du carrefour, et, après s’être confessé au Monpère, il va prendre une consultation chez l’ombiasy, et un remède chez le médecin.» (Ancêtres et Dieux, 1923 : 18).

Il semble ainsi souligner des prémices d’une forme syncrétique du culte, les chercheurs contemporains confirment ce phénomène :

 « Chevaucher, c’est pratiquer l’alternance des codes et conduites dans le temps ou choisir d’assumer l’une publiquement et de mener l’autre tacitement. Stratégie d’évitement des conflits qui s’explique en phase d’hégémonie officielle ou de prédominance de fait du christianisme. Après 1950, nous avons vu se développer le syncrétisme... » (Les ancêtres au quotidien, 2001 : 414).

Cette lecture des écrits de Charles Renel, qu’ils soient littéraires ou scientifiques, nous permet de prendre quelques directions de réflexion afin d’approcher et de comprendre les phénomènes sociaux relevant du champ religieux. Elle nous montre tout simplement que le culte traditionnel est un objet d’étude à prendre en compte dans la compréhension des mécanismes de la société malgache actuelle. L’approche historique du culte à travers le travail de Charles Renel est ici le point de rencontre avec les réflexions élaborées aujourd’hui par les chercheurs ethnologues et historiens. Il s’en dégage à la fois une forme linéaire : le culte évolue selon les contextes social, économique et politique (ligne continue) et une forme en boucle : résurgence de la pratique du culte aux moments de crise et manifestations renouvelées de son rejet par les autres.



Bibliographie

Rakotomalala M., S. Blanchy & F. Raison-Jourde : 2001. Madagascar : Les ancêtres au quotidien. Usages sociaux du religieux sur les Hautes-Terres malgaches, Paris : L’Harmattan.

Renel C. : 1907 – 1922. Carnets de notes de tournée, fonds privés

Renel C. : 1915. Les amulettes malgaches, ody et sampy, Bulletin de l’Académie malgache, Tananarive, nouvelle série tome 2 : 31– 277

Renel C. : 1923. Ancêtres et Dieux, Tananarive : G. Pitot de la Beaujardière.

Renel C. : 1923. Le décivilisé, Flammarion.

Renel C. : 1998. Le décivilisé, (2de ed.), Grand Océan.

Renel C. : 1927. Trois contes malgaches, La Vie, 17 : 52 - 53

Renel C. : 1930. Contes populaires, Collection de contes et chansons populaires, troisième partie, Paris : Librairie E. Leroux.

Notes de bas de page

1 Né le 6 mai 1866 à Strasbourg, décédé le 9 septembre 1925
2 Dans sa postface à l’édition de 1998 du Décivilisé (pp. 209 – 215), J.-P. Domenichini met en relation le fait que les recherches scientifiques de Charles Renel découlaient de ses convictions politiques républicaines influencées en partie par Paul Bert, républicain radical et anticlérical. Ses recherches sur la religion, lorsqu’il était encore en France, se voulaient rendre compte de la civilisation européenne avant l’influence du christianisme. Aussi, ses travaux  archéologiques correspondaient aux motivations ethnologiques du moment, époque de Jules Ferry et de la laïcité.
3 Les notes scientifiques manuscrites de Charles Renel ont été saisies en italique pour la réalisation de l’article. La présentation en lettres normales des mots malgaches est une présentation qui nous est personnelle. Les abréviations, les ponctuations et le contenu sont des éléments originaux.
4 Betsimisaraka – Tanala, 1909, départ de Masomeloka le 2 juillet. 11h45 Ambani-Sakaleona.
5 Ambohitremboka.
6 Beaucoup
7 Quelques
8 Bucranes
9 Imerina, 1915, départ d’Ambohimanga le vendredi 11 juin
10 Ambohimanatrika
11 Imerina, 1915
12 Vingt cases.
13 Imerina, 1915
14 Ouest, 1911, départ de Mangoaka à 6h du matin le mardi 11 juillet.
15 Quelques.
16 Ouest, 1911, village d’Ambodivohitra.
17 Rarement
18 Dans
19 Quelquefois
20 Aujourd’hui
21 Sud-est, 1912.
22 Sud-est, 1912.
23 Sud-est, 1912.
24 Cinq registres de représentation géométrique aucune représentation d’animal.
25 Sud-est, 1912.
26 Quelquefois.
27 Sud-est, 1912.
28 Souvent.
29 Très.
30 Sud-est, 1912
31 Nord-ouest, 1917
32 Si nous nous arrêtons quelques instants sur l’ouvrage « les contes de Madagascar », le troisième tome qui présente les contes populaires, nous nous apercevons que la plupart de ces récits sur l’origine des hommes, de la nature, des animaux, etc., provenant de différentes régions de l’île ont été collectés par ses collaborateurs. Charles Renel est mentionné en début des contes lorsqu’il les avait recueillis lui-même. On s’aperçoit alors que sur 67 contes, 4 portent la mention : « recueilli par l’auteur ».
33 Mais nous ignorons la méthode avec laquelle les sources ont été collectées par ceux-ci et la nature des relations entre enquêtés et enquêteurs.

Pour citer cet article


Delphine Burguet. «Charles Renel et le culte traditionnel». TALOHA, numéro 14-15, 28 septembre 2005, http://www.taloha.info/document.php?id=57.




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ISSN 1816-9082