TALOHA
Revue scientifique internationale des civilisations
Précédent   Bas de page   Suivant   Signaler cette page   Version imprimable

numéro 19

Article

La lutte contre la pauvreté et les Objectifs du Millénaire pour le Développement de l’Afrique et de Madagascar

Exposé introductif au Colloque international intitulé « Madagascar Contemporain et les Objectifs du Millenaire pour le Developpement » , Antsirabe 20-22 Septembre 2007


Michel Razafiarivony, Docteur en Etudes Africaines (Sociologie, Langue et Littérature Malagasy), Maître de Conférences à Institut de Civilisations/ Musée d’Art et d’Archéologie de l’Université d’Antananarivo, razafiarivonymic@yahoo.com.

Date de mise en ligne : 29 janvier 2010


Table des matières

Texte intégral

Honorable assistance, Chers Collègues, Mesdames et Messieurs.

C’est un grand plaisir et un honneur pour moi de faire cet exposé introductif du Colloque, que l’Institut de Civilisations/Musée d’Art et d’Archéologie de l’Université d’Antananarivo organise avec le Département d’Anthropologie de l’Université Libre d’Amsterdam (Pays-Bas). Je vais partager avec vous mes réflexions sur ces thèmes d’envergure mondiale, mais qui nous concernent au plus haut point que sont la pauvreté et le développement. Comme dit le proverbe Ny hevitra tera-bary, à chacun ses idées.

Le titre du colloque est : « Madagascar contemporain et les Objectifs du Millénaire pour le Développement ». Cependant pour l’analyse, je pense qu’il vaut mieux inverser l’ordre de ces deux sections, puisque comme je l’ai annoncé, la raison d’être de ces Objectifs du Millénaire, c’est la lutte contre la pauvreté. C’est un phénomène mondial auquel Madagascar est profondément confrontée, nous sommes inévitablement inclus dans ce processus. Et il est clairement écrit au début du document sur le Madagascar Action Plan ou MAP « Nous nous engageons à atteindre les objectifs du Millénaire pour le Développement » : les actions de développement de Madagascar sont donc orientées vers ces objectifs fixés par les Nations Unies. Ce qui justifie ma démarche.

Je vais alors considérer en premier lieu ces objectifs mondiaux afin de nous consacrer ensuite sur le cas particulier de Madagascar.

A l’aube du troisième millénaire, en Septembre 2000, 189 nations ont adopté en Assemblée Générale des Nations Unies la Déclaration universelle sur les Huit Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Comment l’Assemblée générale est-elle arrivée à faire cette déclaration? La raison est que la situation socio-économique de la plupart des pays du Tiers-Monde n’a cessé de s’aggraver ces quarante dernières années. Du « sous-développement » dans les années 60-70, on a essayé d’embellir l’appellation en « pays en voie de développement », mais une vingtaine d’années plus tard on est bien obligé d’utiliser un autre mot plus réaliste et plus véridique « pauvreté », et recourir à des superlatifs : Pays très endettés, Pays très pauvres ou dans une extrême pauvreté, Pays les moins avancés, etc..! Le Président de la Banque Mondiale, lui-même, dans son Rapport de 1997 reconnaît l’échec des actions de cette institution : « La pauvreté demeure un problème critique pour l’Afrique Subsaharienne, malgré les actions économiques réalisées et les progrès accomplis pour la réduction de la pauvreté. Près de 250 millions de personnes (à peu près 45 pour cent de la population) survivent avec moins de $1 par jour »1.

Les  responsables de ces instances internationales ont alors reconnu l’erreur de n’avoir pris en compte que les critères purement économiques, et de n’avoir ainsi apporté que des solutions uniquement économiques au problème de la pauvreté. Ils ont procédé à une rectification de la stratégie pour la lutte contre la pauvreté en se basant sur des critères sociaux plus humanitaires : les Indices de Développement Humain. Et nous voyons apparaître ces idées dans les OMD : Education des enfants, Promotion de la femme, Réduction de la mortalité infantile, Santé maternelle, Maladies dévastatrices, Environnement naturel et social etc. L’homme est ainsi considéré dans sa totalité : un être vivant, économique, social et culturel.

Le premier objectif des OMD est de réduire de moitié en 2015 l’extrême pauvreté qui sévit maintenant dans la plupart des nations du Monde, surtout celles de l’hémisphère Sud. Malheureusement, de récentes statistiques montrent que sur les 6,3 Milliards de personnes de la population mondiale actuelle, plus de 2 Milliards vivent encore avec moins de $1 par jour2. Les spécialistes ont fait le constat qu’à ce rythme, il sera impossible pour de nombreux pays, dont ceux de l’Afrique subsaharienne3, d’atteindre ce premier objectif du Millénaire. Ils évoquent plusieurs raisons pour expliquer ce constat : le paiement de la dette qui absorbe une importante part du budget des pays pauvres, le non respect des pays riches de consacrer les 0,7 pour cent de leur revenu national à l’aide au développement, l’échange inégal et le système du commerce international qui continue de favoriser les pays du Nord avec les multinationales au détriment des pays pauvres, les cataclysmes naturels, etc.

Je n’entrerai pas dans les détails d’ordre économiques, mais je vais essayer de donner les explications historiques et sociologiques du cas de l’Afrique, le continent, dit-on souvent, le plus pauvre de la planète, auquel Madagascar est rattachée géographiquement, politiquement et  même économiquement. En effet, c’est bien de critiquer la situation présente, de décrire tous les maux, mais si l’on veut vraiment éradiquer la pauvreté, il vaut mieux approfondir l’origine de ce problème. Je citerai deux phénomènes qui ont fortement ébranlé le peuple africain ces derniers siècles : la traite des esclaves et la colonisation dont les séquelles pèsent encore lourdement sur nous.  

Dans un récent numéro d’une revue internationale, j’ai vu l’image suivante : l’auteur de l’article, voulant bien démontrer l’effet de la dette sur les pays africains, a couvert une page de la revue d’une carte du continent africain tout en noir, avec en bas de la page un petit homme en dessous ployant sous le poids de ce grand continent sur son dos. La métaphore est certes explicite, mais moi j’interpréterai autrement l’image : c’est le poids de l’histoire sur l’homme africain. Certaines sources historiques ont estimé le nombre des esclaves exportés d’Afrique, du XVIIe au XIXe siècle, à près deux cent millions de personnes! Nous pouvons imaginer, ne serait-ce qu’au niveau du nombre les conséquences d’une telle fracture démographique. La population africaine a diminué, semble-t-il, presque de moitié pendant cette période. Mais plus grave encore sont les conséquences de la traite sur le plan psychologique : des générations et des générations d’Africains ont constamment vécu dans la peur d’être capturés et envoyés en esclavage à l’étranger. On peut dire que vers la fin du XIXe siècle, les Africains en général étaient des hommes traumatisés et craintifs. Or, justement à cette période commence la colonisation.

C’est une colonisation à caractère non seulement politique et économique, mais aussi et surtout accompagnée d’une dimension culturelle considérable. Le colonialisme français, par exemple, a appliqué la politique de la déculturation et de l’acculturation. Pendant plus d’une soixantaine d’années, des générations d’Africains ont subi, aussi bien par le système d’enseignement que par la vie quotidienne, cette dépersonnalisation : considérer soi-même comme un enfant et se comporter ainsi devant une grande personne dans la vie. Le terme malgache fanjanahana, un substantif dont la racine zanaka, « fils/fille de », utilisé pour exprimer la colonisation n’est pas unique pour Madagascar. Le colonialisme a de la même façon forgé un mot ayant la même signification dans chaque colonie (ex. Tanzanie et Congo Démocratique). Hommes et femmes ont été durant un peu moins d’un siècle, habitués, éduqués à imiter le colonisateur, à attendre ses ordres, à se courber la tête et à obéir. Malgré les différentes révoltes locales, l’impact de cette colonisation culturelle demeure considérable.

Il n’est pas étonnant de constater qu’après leur indépendance des années soixante, les pays africains se mettent à la recherche de leur identité culturelle pour permettre une cohésion nationale. En effet, ils n’arrivent pas à constituer une véritable « nation », (sans compter que pour certains pays, les frontières coloniales ont été tracées d’une façon plus qu’arbitraire séparant un même groupe ethnique dans deux pays différents), d’où les fréquents conflits entre groupes ethniques et Etats voisins. (Heureusement pour Madagascar, étant une grande île, les frontières sont naturelles et le peuple est unique). Il est à souligner ici que les questions culturelles ne se posent pas uniquement au niveau national et étatique, mais elles commencent même au niveau de chaque individu. La personnalité de la femme et de l’homme africain est mise en cause. C’est une personne qui se doute d’elle-même. Elle n’a confiance ni en soi, ni en ses compatriotes, elle n’ose pas se regarder mais se tourne toujours vers l’étranger. Ce comportement est valable, à différents degrés, tant pour les ruraux que pour les urbains et même les intellectuels.

Des efforts et des actions ont été certes accomplis par chaque Nation et par les Nations Unies pour résoudre ce problème, mais le résultat est que l’Afrique n’est pas encore arrivée à éliminer ce poids de l’histoire dû à la traite et au colonialisme. C’est visible et vérifiable dans la situation actuelle de la société africaine elle-même.

Une société donnée, dans un lieu déterminé, de petite ou de grande dimension allant d’un petit village à une nation, et même au-delà, peut être divisée en trois niveaux :

a) le monde des idées ou la superstructure idéologique : vision du monde, façon de penser, croyances et religions, us et coutumes, art, langue et littérature,...

b) le monde des institutions juridique, politique et autres : Etat, Gouvernement, Parlement, Droit, Justice, Ecole, Eglise,...

le monde de l’économie ou l’infrastructure économique : objets et instruments de production, moyens de production, forces productives, rapport de production, circulation des produits,...

Ces trois niveaux constituent la formation sociale et économique. Pour nous, l’essentiel ici, ce n’est pas la hiérarchie des niveaux, mais leurs relations. Il existe une relation dialectique entre les trois niveaux, et ils doivent être en harmonie (quoiqu’ils évoluent de façon dynamique suivant le temps, l’accroissement de la population, le progrès de la technologie, etc.), sinon c’est la crise de la société qui peut se présenter sous diverses manières : grève, guerre, insécurité, et ainsi de suite. Si la façon de penser des gens est différente de ce qu’exige le système économique existant, cela entraîne inévitablement un bouleversement. C’est pourtant le cas des pays africains d’aujourd’hui. Ils sont obligés de vivre dans un monde dominé par le système économique libéral, une économie de marché dans laquelle, selon la théorie d’Adam Smith sur Le Libéralisme Economique à la fin du XVIIIe siècle, chaque acteur doit avoir un esprit d’initiative et de concurrence afin d’obtenir un profit « individuel ». Or, les Africains vivent et pensent toujours dans la collectivité (fihavanana, filongoa pour les Malagasy). L’individu est soumis à la grande famille et au bien commun, refusant la propriété privée. Cette contradiction entre la façon de penser et le système économique vécu constitue un grand obstacle au développement.

Une contradiction existe également entre le système politique et l’idéologie. La plupart des pays africains sont maintenant des Républiques, dans lesquelles le Président doit être élu par les citoyens pour un temps déterminé. Cependant ces notions de « république » et de « citoyen » restent toujours assez vagues pour la majorité de la population. La colonisation, à la fin du XIXe siècle a arrêté la dynamique « normale » de la société, et a effectué un brusque changement sur le système politique en enlevant le souverain en place, alors que la société vivait encore dans le système féodal. Les conséquences, c’est qu’actuellement, la majeure partie de la population réfléchit  encore comme dans une royauté, où l’individu est le « sujet » du roi ou de la reine, il ignore les responsabilités d’un citoyen d’une république qualifiée de « démocratique » (une notion encore plus compliquée). D’où les interrogations sur la signification et la valeur réelle de ces élections au suffrage universel direct qui provoquent toujours des contestations et des troubles plus ou moins importantes.

On constate ainsi qu’il existe une grave distorsion dans les sociétés africaines d’aujourd’hui. Des contradictions internes entre les trois niveaux de leur formation sociale et économique entraînent des crises fréquentes et empêchent de réaliser des progrès sensibles. La pauvreté grandissante en est une expression.

Cette présentation des conséquences de l’histoire sur l’homme et la société africaine a été faite non pas pour se morfondre sur place ni se plaindre du passé, mais à notre avis, avant tout soin, il est indispensable de dresser le diagnostic afin de connaître la source et l’intensité du mal. C’était fait pour démontrer et pour rappeler que la lutte contre la pauvreté est un combat qui se fait aussi au niveau continental. Les  principales causes de la pauvreté sont à la fois internes et externes à la société. Les causes internes sont dues à l’existence de contradictions au sein de la formation sociale et économique. Mais les causes sont aussi externes parce que l’actuelle globalisation, dominée par l’Occident et faisant suite à l’ancienne domination coloniale, s’impose à l’Afrique dans tous les domaines : économique, financier, culturel, politique et autres. Les systèmes et les organismes internationaux actuels ne contribuent pas beaucoup à redresser ce déséquilibre (pour ne parler que des dettes qui s’accumulent de jour en jour en dépit des effacements). Une véritable lutte contre la pauvreté doit pourtant prendre en considération ces causes. Mais vu les circonstances, le manque de volonté des pays riches d’éradiquer totalement la pauvreté, le Tiers-Monde et surtout les Africains ne peuvent compter d’abord que sur eux-mêmes. Concernant les Objectifs du Millénaire, ces causes sont ignorées, seules les conséquences de la pauvreté et leur allègement au bout de quinze ans sont fixées! Et Madagascar s’est engagée à prendre les mesures adéquates pour atteindre ces objectifs et même à faire mieux jusqu’en 2012 par le Madagascar Action Plan ou MAP.

Je n’insisterai pas sur les détails des OMD et du MAP puisque nous aurons l’occasion de les discuter dans de nombreuses communications ultérieures. Je me contenterai de soulever quelques réflexions et émettre des suggestions suite à ce que j’ai développé précédemment sur l’importance de l’éducation dans les sociétés africaines.

Lorsqu’on regarde globalement les OMD et le MAP (les Huit engagements), l’on constate que l’éducation n’apparaît qu’une seule fois dans les deux cas : 2e Objectif, ou 2e Engagement alors que les questions économiques prédominent avec au moins trois engagements (2,4,6)

Je voudrais insister ici sur ce problème de l’éducation, car comme je l’ai expliqué auparavant, les crises des sociétés africaines et malagasy viennent essentiellement de la distorsion entre les trois niveaux de leur formation sociale et économique. Pour les coordonner il faut nécessairement une éducation bien appropriée. L’erreur jusqu’ici, tant au niveau international que national pour le développement, c’est qu’on a trop souvent négligé le côté culturel. L’homme africain ou malagasy pourtant a été et maintenant encore reste un homme opprimé, recroquevillé sur lui-même, il a besoin de se libérer, d’ouvrir son esprit et d’élargir ses pensées.  La théorie développée par des auteurs comme Amilcar Cabral dans les années soixante et soixante dix est toujours valable : « Si la domination impérialiste a pour nécessité vitale de pratiquer l’oppression culturelle, la libération nationale est nécessairement un acte culturel »4

Voici ce qu’a dit Julius Nyerere, l’ancien président de la Tanzanie dans le discours d’ouverture de la 1ère Conférence Internationale sur l’Education des adultes en 1976 :

« Le développement a un but : la libération de l’homme. Il est vrai que dans le Tiers-monde, nous parlons beaucoup du développement économique : de l’accroissement du nombre de biens et services, et de la capacité à les produire. Toutefois les biens doivent servir aux hommes et les services leur faciliter la vie tout en le rendant plus productif. Il faut une organisation politique, sociale et économique pour accroître la liberté et la dignité humaines... Par conséquent le développement est pour l’homme, par l’homme et de l’homme. Il en va de même de l’éducation. Elle a pour objectif de le libérer des contraintes et limitations de l’ignorance et de la dépendance. L’éducation doit accroître la liberté physique et mentale des hommes pour leur permettre de mieux se maîtriser et de mieux contrôler leur existence et l’environnement dans lequel ils vivent. Toutefois, il ne peut se libérer et se développer que par lui-même. ».

Ce texte, traduit par la suite en plusieurs langues, est devenu une référence pour l’Education des Adultes.

En effet, l’éducation est primordiale pour le développement de l’homme et de la Nation. Il n’est pas seulement question de supprimer la faim, c’est-à-dire ne voir en l’homme qu’un être biologique. Il s’agit également de former un être social, politique et culturel, capable de reconnaître sa place et de produire au sein de la société.

« L’éducation, écrit Durkheim, consiste en une socialisation méthodique de la jeune génération »5

A cette citation nous pouvons ajouter « la socialisation de tout citoyen : jeune et adulte. ». Mais la question se pose : à quel type de société allons-nous former nos citoyens ? Jusqu’ici nous avons été tiraillés entre une société traditionnelle avec ses structures, ses croyances et ses habitudes, confrontées à une société occidentalisée et mondialisée, avec ses valeurs, sa logique, ses connaissances dominatrices. Les éducations données par ces deux types de société produisant des individus différents, entraînent inévitablement des oppositions et des conflits entre générations, entre régions, entre groupes ethniques etc. Nous prendrons deux exemples parmi tant d’autres :

- l’obstacle à la construction et l’utilisation des latrines dans les villages vient de la tradition : les razana, disent les ruraux, ont utilisé les tanety. Il nous est interdit de conserver ces choses sales dans une maison!

- le refus du droit des femmes à l’héritage, c’est à cause du système patrilinéaire et patrilocal de la parenté.

Le risque de division apparaît même dans le système d’enseignement formel que nous appliquons aujourd’hui, à cause de la langue d’enseignement. Certaines écoles enseignent en Français, d’autres en Malagasy, et l’Anglais aussi vient à la rescousse puisque nous avons maintenant trois langues officielles. Comment allons-nous coordonner tout cela pour éviter les inégalités certaines dans le futur? Il nous faudra élaborer une politique de la langue bien établie.

Toutes ces questions et tous ces problèmes demandent des réflexions, des études approfondies et continues, faites par des spécialistes, des universitaires ayant les moyens nécessaires pour effectuer leur travail. Or, on constate actuellement que l’étude supérieure, les recherches sont reléguées à l’arrière plan par les décideurs politiques et les bailleurs de fond. La primauté des financements pour l’éducation est consacrée à l’Ecole fondamentale. Bien sûr, il est indispensable de faire entrer tous les enfants à l’école. Il est nécessaire de leur donner des effets scolaires et du matériel pédagogique à leurs enseignants, de construire une infrastructure convenable... Seulement, quel contenu, quelle pédagogie va-t-on donner à ces élèves? Allons-nous toujours continuer à copier les méthodes importées adaptées aux autres pays, industrialisés ou non?

L’éducation doit prendre racine à partir de la situation réelle existante, en vue du type de société à atteindre. Les notions comme république, citoyen, démocratie, économie de marché et même développement, ne s’importent pas facilement et ne s’appliquent pas mécaniquement. Même la signification profonde et le mécanisme des termes habituels comme l’argent, l’investissement, le bénéfice, l’initiative, ne s’acquièrent pas d’une façon théorique sur les bancs de l’école. Il faut établir la base, et de cette fondation, construire la nation et l’homme malagasy avec son environnement, son histoire, ses pensées et son identité propre.

Je reconnais la pertinence de la traduction de Madagascar Action Plan en Madagasikara Am-Perinasa. Littéralement ceci veut dire « Madagascar au travail » ou en train de travailler. Mais au-delà de la traduction littérale, n’oublions pas que pour les Malagasy il y a une philosophie sous-jacente : Eo am-pandrasana no ahitana ny atiny, avec la dissection (du boeuf) on arrive au foie, ce qui signifie que malgré toutes les bonnes intentions, il est difficile de prévoir l’avenir, « commençons le travail et on verra, on améliorera en cours de chemin ». Une façon de penser malagasy, différente de celle des occidentaux qui prétend tout prévoir dans un projet. Je pense que la conception du MAP a suivi cette logique malagasy. En effet, des questions se posent encore, comme à propos du point 2 de la Fondation Humaine du MAP :

« Changement de mentalité et des habitudes : Nous devons changer les mentalités et les habitudes qui constituent des obstacles au progrès... »,

et le 8e Engagement :

« Solidarité nationale : Nous continuerons à forger une identité nationale forte qui respecte et favorise la multitude de culture et de traditions de tout le peuple malagasy... ».

Qu’est-ce que cela veut dire pratiquement? Comment va-t-on les réaliser?... C’est difficile d’y répondre aujourd’hui, mais j’espère que les autorités n’avanceront pas dans la précipitation,  malgré l’urgence d’obtenir des résultats, mais appliqueront avec les universitaires et le peuple cette philosophie malagasy : on améliore le travail en avançant.

La lutte contre la pauvreté qui guide les OMD, et la bataille pour le développement dans le MAP sont en premier lieu un combat des Africains pour les Africains, une bataille des Malagasy pour les Malagasy. Les Africains doivent se rendre compte qu’ils ont des problèmes communs qu’ils doivent résoudre ensemble et par eux-mêmes. L’Afrique, voulant gagner la bataille du développement, ne doit pas attendre l’aide internationale. Elle est bien obligée de se serrer les coudes en instituant des organisations régionales fortes, capables de se mesurer à celles des autres continents. L’accentuation de l’éducation et la mise en exergue du culturel sont primordiales pour atteindre les OMD. Pour terminer, je reprends l’objectif de l’enseignement de la philosophie en classes terminales élaboré par le Ministère de l’Education Nationale en 1973 : « Notre objectif est de former des citoyens malagasy, conscients, créateur et efficace du développement... ». Et j’ajoute, pour le développement de Madagascar, à côté de l’économie, nous, l’Etat Malagasy en premier lieu, devons mettre tous nos efforts matériel, financier et en personnel humain dans l’éducation formelle à tous les niveaux (fondamental, secondaire ET supérieur) et aussi dans l’Education des Adultes analphabètes qui constituent un obstacle au progrès escompté.

Mesdames et Messieurs je vous remercie.

Mankasitraka tompokolahy,  mankatelina  tompokovavy.



Notes de bas de page

1 « Poverty remains a serious problem in Sub-Saharian Africa, even though where economic policies are sound, progress on reducing poverty is being made. Probably 250 millions people (about 45 percent of the population) are surviving on less than the equivalent of $1 a day…” Taking Action to reduce Poverty in Sub-Saharian Africa. World Bank Publication
2 Footsteps N˚63 June 2005, Tearfund Teddington UK
3 « Les faits et les chiffres alarmants qui y (dans Le rapport du Bureau d’Education des Adultes) sont dévoilés, montrent que nous sommes à des lieux de pouvoir atteindre les Objectifs du Millénaire pour le développement et de l’éducation pour tous, peut-être parce que nos comportements et les paradigmes de développement sont erronés. » Heribert Hinzen dans son éditorial in IIZ/DVV p.3, 2005
4 A.Cabral in L’arme de la théorie, Maspero Paris 1975 : 321-322
5 Durkheim E. in “Education et Sociologie”

Pour citer cet article


Michel Razafiarivony. «La lutte contre la pauvreté et les Objectifs du Millénaire pour le Développement de l’Afrique et de Madagascar». TALOHA, numéro 19, 29 janvier 2010, http://www.taloha.info/document.php?id=900.




ICMAA   London School of Economics   INALCO   Université de Fianarantsoa   Université d'Antananarivo   Agence Universitaire de la Francophonie  
Revue électronique internationale publiée par l'ICMAA, en partenariat avec l'Inalco, la LSE et l'UF avec le soutien de l'AUF
ISSN 1816-9082